Au bout du fil, l'homme est dans tous ses états. Il téléphone pour la troisième fois à la Direction de la protection de la jeunesse de Montréal (DPJ), bien déterminé à convaincre l'intervenante de venir chercher sa fille de dix-sept ans et demi.

Marie-Claude Malboeuf LA PRESSE

«J'ai trouvé un joint dans son sac, s'indigne le résidant de l'Ouest-de-l'Île. Elle est sortie dans un bar sans ma permission. Elle va coucher chez des amis. Et elle me traite de fou!»

En noircissant son bloc-notes, Sylvie Piché l'écoute patiemment. «Oui, monsieur, ça prend une discipline. Oui, je comprends, vous avez peur qu'elle tombe enceinte. Mais elle a presque 18 ans. On ne peut pas la placer. On la mettrait avec des filles qui ont fait de la prostitution, qui consomment des drogues dures ou qui font des délits. Ce que ne fait pas votre fille...»

Lorsque la sonnerie a retenti, l'intervenante avait le nez plongé dans un dossier de police. Celui d'un garçon de 13 ans. «Ses parents l'ont dénoncé parce qu'il avait volé dans des casiers à la piscine et qu'ils l'ont surpris avec du cannabis, dit-elle. Ils ont la pensée magique: la DPJ va le prendre et nous régler ça...»

Chef du service d'accueil, où 20 000 appels entrent annuellement jour et nuit, Céline Ouellette confirme: «Les parents appellent régulièrement pour placer leur enfant, surtout le soir et le week-end. Ils attendent souvent très longtemps avant de demander de l'aide et puis, du jour au lendemain, ils abdiquent. Le jeune trouve ses affaires devant la porte.»

Cette semaine-là, un parent venait de craquer parce que son fils de 16 ans avait pris la voiture sans permission. «L'enfant était dans l'auto de police et implorait: Laisse-moi t'expliquer! raconte Mme Ouellette. Mais il y avait sûrement eu une escalade, plusieurs incidents. Pour le parent, il était trop tard...»

La DPJ a reçu 1913 signalements pour troubles de comportement en 2008-2009. Elle en a retenu seulement un sur cinq. Ils ne provenaient pas tous des parents, mais selon Sylvie Piché, chaque jour, une bonne vingtaine de pères et de mères appellent pour se plaindre du comportement de leur enfant. Les plus dépassés sont orientés vers le nouveau programme d'intervention d'urgence lancé il y a un an dans tous les centres de santé et de services sociaux (CSSS) de l'île de Montréal (le programme Crise-Ado-Famille-Enfance, dont nous vous parlerons lundi). Les autres doivent s'adresser aux centres de désintoxication, patienter sur les listes d'attente des CLSC ou admettre que leurs difficultés «font partie d'une phase normale de l'adolescence».

Jetés à la rue

Le problème, c'est que certains parents ne veulent pas attendre. L'an dernier, 31% des 422 adolescents aidés par le refuge pour mineurs En marge 12-17 avaient été chassés de la maison. Il y a cinq ans, c'était 11%.

«Ça confirme ce que disent mes intervenants: les parents sont de plus en plus à bout. Si j'avais à créer un nouveau service, ça s'appellerait Parents au bord de la crise de nerfs», commente la directrice de l'organisme, Manon Harvey.

«C'est facile de juger ces parents, dit-elle, mais quand l'un d'eux en arrive là, il a le sentiment d'avoir tout essayé. Il est tellement envahi par les émotions qu'il ne voit plus les points forts de son enfant. Plusieurs sont seuls et ont du mal à joindre les deux bouts. Ils doivent savoir que des trucs qu'ils croient irréalistes fonctionnent.»

Chaque semaine, plusieurs jeunes chassés de la maison appellent aussi Jeunesse j'écoute, indique Cheryl-Lynn Roberts, qui y est intervenante depuis 10 ans. «Le parent qui, à 23h, ferme les portes à clé, ça existe. Ils appellent ça tough love. On peut rester chaque fois une heure ou deux au bout du fil pour aider leurs enfants à trouver un hébergement.» Et la porte ne sera pas forcément rouverte le lendemain, dit-elle.

Récemment, un garçon de 16 ans l'a appelée d'une cabine. «Il pleuvait, il avait froid, se souvient-elle. Mais il ne voulait pas appeler la police pour protéger son père.»

Enfants-rois

Même si les parents se sentent impuissants, c'est à eux d'exercer l'autorité, rappelle Sylvie Piché. «Ils ont baissé les bras alors que c'est leur rôle de pousser et de dire non. Ils ont mal encadré leur enfant, ils en ont fait un enfant-roi. La DPJ ne peut pas reconstruire ce qui n'a pas été fait avant.»

Certaines écoles exercent trop de pression, ajoute-t-elle. «Ça leur prend des élèves qui font tout dans les règles, alors que c'est normal pour un ado de défier. Des parents appellent parce que leur garçon de 15 ans leur a volé une bouteille de rhum ou parce qu'ils croient qu'il est dans un gang parce qu'il a des amis de couleur... Et c'est l'école qui leur dit: «Signalez-le à la DPJ!»»

D'autres parents sont eux-mêmes très sévères. «Les immigrés ont très peur de ce que la communauté va penser», observe Mme Piché.

Beaucoup plus souvent, les parents ne sont pas assez présents. «Des enfants nous disent: Je veux bien rentrer à 21h, mais quand j'arrive, j'ai un message de mon père qui me dit qu'il reste à coucher chez sa blonde.»

«Une fois sur deux, les parents auraient autant besoin de rééducation que leurs enfants, conclut l'intervenante. Ils sont partout sauf à la maison! Ils travaillent le jour, ils ont des cours le soir...»

Les parents n'aiment pas ce genre de discours, dit-elle. D'ailleurs, d'après son expérience, plusieurs ne se présentent pas au CLSC, même lorsqu'elle s'assure de prendre rendez-vous pour eux. «Ils pensent qu'ils n'ont pas à changer. Ils disent: «Changez mon fils, changez ma fille. Dites-lui de m'écouter.» Ils nous présentent comme une prison.»

Punis

Au bunker de Dans la rue, un refuge du centre-ville de Montréal, les jeunes mis à la porte par leurs parents sont généralement majeurs ou frôlent les 18 ans. «Mais des parents appellent aussi ici en disant: «Je vais envoyer mon fils dormir chez vous ce soir pour lui donner une leçon», dit la chef de service, Caroline Dufour. Très mauvaise idée! On les prévient: «Il se peut fort bien que votre petit gars soit très impressionné par le beau monde de la rue. Qu'il rencontre ici une petite fille et la suive pour découvrir les joies du centre-ville...»»

Au bunker, une poignée d'adolescents chassés de chez eux débarquent chaque mois, dit-elle. «Ils correspondent au portrait typique du jeune qui regarde la télé toute la journée jusqu'à ce que le parent explose.»

«Ça peut sembler assez raide, avance l'intervenante, mais on peut comprendre que les parents soient démunis face à un jeune qui dit non à tout. Ils ont peur qu'il ne fasse rien de sa vie s'ils ne lui donnent pas un choc.»

Dans certains cas, le choc est efficace, dit-elle. «Mais plusieurs refont avec nous ce qu'ils faisaient à la maison. Ils s'enlisent. Ils ne sont pas motivés.»

Les parents, eux, ont très souvent des regrets, dit-elle. «Ils appellent parfois, au bord du désespoir: «J'ai mis mon enfant dehors, mais je ne savais plus quoi faire d'autre. J'ai peur pour lui.»»

Sylvie Piché constate un peu la même chose à l'accueil de la DPJ. «Quand on accepte de placer l'enfant pour 24 ou 48 heures, le discours change souvent, dit-elle. Le parent revient en disant: «C'est correct, je lui ai parlé, je voulais juste lui faire peur...» Mais il a mis en branle un énorme mécanisme sans penser aux conséquences. Il y a des jeunes qui les punissent à leur tour. Ils ne reviennent pas.»

Consultez notre tableau relatif aux signalements retenus par la DPJ pour des troubles de comportement.