Au Québec, près de 1000 enfants ne fréquentent pas l'école publique, mais sont plutôt scolarisés à la maison. Si, dans certains cas, cette liberté laissée aux parents est sans conséquence, parfois le manque de mainmise sur les contenus enseignés crée un malaise dans les commissions scolaires. Car comment s'assurer que les jeunes membres de groupes religieux coupés du monde extérieur reçoivent une éducation qui respecte la Convention internationale relative aux droits des enfants?

Mis à jour le 7 juin 2010
Ariane Lacoursière LA PRESSE

La commission scolaire des Samares à Joliette compte le plus grand nombre d'enfants scolarisés à la maison au Québec, soit 212. Plusieurs d'entre eux font partie du groupe religieux Mission de l'Esprit-Saint, selon le secrétaire de la commission scolaire, Claude Coderre. Mercredi dernier, La Presse s'est rendue à Saint-Paul-de-Joliette afin de rencontrer des enfants qui reçoivent une éducation à domicile et voir quel programme leur est enseigné. Mais tenter de discuter avec cette communauté n'a pas été simple.

Vers 9h, alors que les enfants fréquentant l'école primaire publique du village étaient tous en classe, un garçon transportant un sac à dos est arrivé devant «l'École de musique Laflèche», un établissement appartenant à la Mission de l'Esprit-Saint. Quand le garçon a aperçu l'équipe de La Presse, il a rapidement quitté les lieux.

Vers 10h, des véhicules remplis d'enfants ont soudainement commencé à affluer vers un autre établissement, l'Institut Laflèche. Cette ancienne école de la Mission a été fermée définitivement en juin 2007 par ordre de la Cour supérieure, qui l'a jugée illégale car ne respectant pas les programmes du Ministère.

Depuis, les enfants scolarisés à domicile s'y rendent quelques fois par semaine pour participer à des activités parascolaires.

Mercredi dernier, La Presse a voulu rencontrer les parents et les enfants, qui portaient tous l'uniforme rouge de l'Institut Laflèche. Mais deux responsables ont rapidement chassé les journalistes des lieux en leur criant qu'ils se trouvaient «sur un terrain privé».

Après avoir déposé un de ses enfants, un père s'est calmement approché, en demandant de «laisser la communauté tranquille». «C'est un cours de chant. C'est religieux. On ne fait rien de mal», a dit l'homme, dont la camionnette transportait au moins deux autres enfants.

Le père a assuré que l'Institut Laflèche n'est plus une école. «Je scolarise mes enfants à la maison comme les autres parents», a-t-il dit, tout en reconnaissant qu'ils ne les amène pas passer les évaluations de fin d'année à la commission scolaire, comme l'exige la loi. «Ce n'est pas obligatoire», a-t-il affirmé, pendant qu'une vingtaine d'enfants continuaient d'arriver sur les lieux.

Aucun autre parent n'a voulu s'adresser à nous, si ce n'est pour nous indiquer de partir.

Il nous a donc été impossible d'en savoir plus sur le type d'éducation qu'offrent aux enfants les adultes de la Mission de l'Esprit-Saint. Quelques minutes après avoir quitté l'Institut Laflèche, la journaliste et le photographe de La Presse ont été interceptés dans le village par la Sûreté du Québec, qui avaient été alertée par les responsables de l'établissement.

Un contrôle déficient

Selon le ministère de l'Éducation du Québec (MELS), 905 enfants ont été scolarisés à domicile en 2008-2009.

Mais ce nombre serait en réalité beaucoup plus élevé, selon Christine Brabant, doctorante en éducation à l'Université de Sherbrooke. Elle a déposé en 2004 un mémoire sur l'école à la maison dans la province.

«Si l'on se fie aux chiffres donnés par les associations de parents qui enseignent à la maison, c'est plutôt entre 1000 et 2500. Car certains ne déclarent tout simplement pas leur choix aux commissions scolaires», dit-elle.

Mme Brabant précise toutefois que les parents membres de mouvements religieux ne représentent pas la majorité des adultes qui optent pour l'école à la maison. «Le portrait type est plutôt une mère dont le niveau de scolarité est supérieur à la moyenne, dont le revenu est dans la moyenne et qui a plus d'enfants que la moyenne, résume Mme Brabant. La majorité font ça dans le but de poursuivre un projet d'apprentissage en famille ou d'offrir un enrichissement aux programmes ministériels.»

Claude Coderre, secrétaire à la commission scolaire des Samares, croit que le gouvernement n'en fait pas assez pour s'assurer que les parents qui déclarent enseigner à la maison le font vraiment. «Le gouvernement ne fait rien pour contrôler ça. Il ne recoupe pas le registre des naissances avec le registre de fréquentation scolaire pour s'assurer de l'éducation de chaque enfant du Québec», déplore M. Coderre.

La Loi sur l'instruction publique du Québec oblige les parents qui enseignent à domicile à offrir une scolarité équivalente à celle du réseau scolaire public.

Il appartient aux commissions scolaires «d'évaluer l'enseignement qu'un enfant reçoit (à la maison) et d'en préciser les modalités», précise le MELS dans un document d'information sur la scolarité à domicile daté du 2 juin.

Et si les parents agissent ouvertement, la commission scolaire doit tout d'abord évaluer l'enseignement qui sera offert à domicile avant de les autoriser à enseigner à la maison, affirme la porte-parole de la Fédération des commissions scolaires du Québec, Caroline Lemieux. «Il faut demander aux parents de nous montrer leur plan pour l'année avant de les laisser faire», dit-elle.

Mme Lemieux ajoute que la qualité de l'enseignement reçu à la maison est ensuite évaluée à la fin de l'année, car les enfants doivent se présenter à la commission scolaire et passer des évaluations de fin d'année (examens ou évaluation de portfolio, par exemple).

Selon Mme Lemieux, un enfant qui échoue à ces évaluations ne sera pas autorisé à être scolarisé à la maison l'année suivante.

Si la théorie qu'expose Mme Lemieux semble rigoureuse, dans les faits, la réalité est tout autre. «Si l'enfant n'est pas déclaré, on ne peut rien faire», illustre M. Coderre.

À la commission scolaire des Samares, il est difficile de garder un lien avec les enfants scolarisés à la maison. «On essaie d'entrer en contact avec les familles de la Mission. Mais ce n'est pas toujours facile», dit M. Coderre. Ce dernier reconnaît qu'il marche sur des oeufs dans ce dossier. Car très peu de recours s'offrent à lui.

S'il refuse à un parent l'autorisation de scolariser son enfant à domicile sous prétexte que l'enseignement qu'il donnera n'est pas de qualité suffisante, le parent restera simplement chez lui avec son enfant et coupera les ponts avec la commission scolaire.

Aucun recours

L'an dernier, M. Coderre était inquiet de la qualité de l'enseignement reçu à la maison par certains jeunes de son territoire. À un point tel qu'il a fait des signalements à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ). «Ça n'a rien donné. Si on fait un signalement uniquement sur la base de la fréquentation scolaire, personne n'intervient», témoigne M. Coderre.

«On retient un signalement juste si le développement d'un enfant est compromis physiquement ou psychologiquement», confirme la porte-parole de la DPJ de Lanaudière, Geneviève O'Meara.

«Le fait de ne pas aller à l'école et de ne pas recevoir une formation correcte compromet-il réellement le développement d'un enfant? C'est difficile à dire», remarque Lorraine Derocher, auteure de Vivre son enfance au sein d'une secte religieuse, paru aux Presses de l'Université du Québec.

Dans le cadre de ses recherches, cette candidate au doctorat en études du religieux contemporain à l'Université de Sherbrooke interroge plusieurs personnes aujourd'hui sorties de leur secte. Nombre d'entre elles jugent injuste d'avoir été pauvrement instruites dans leur enfance, selon Mme Derocher.

Le directeur d'Info-Secte, Mike Kropveld, est du même avis. «Quand les gens quittent leur mouvement, ils réalisent souvent à quel point l'éducation qu'ils ont reçue était mauvaise, dit-il. Ça rend ces personnes d'autant plus isolées. Certains se sentent comme des immigrés dans leur propre pays.»

Mais que faire? «Il n'y a rien à faire. La Loi sur l'instruction publique oblige les parents à envoyer leur enfant à l'école ou à leur enseigner les matières du programme. Mais si ce n'est pas fait, il n'y a aucune sanction! C'est paradoxal», affirme Mme Derocher.

Pour l'instant, M. Coderre se contente de tenter de tisser des liens avec les parents de la Mission de l'Esprit-Saint. «On essaie de tendre la main pour qu'au moins les parents nous amènent leurs enfants aux examens de fin d'année. Mais encore là, si un parent décide de ne pas les amener, il n'y a pas de conséquence», déplore M. Coderre.