C'est une photo mythique des années glorieuses du Canadien de Montréal: en avril 1953, Elmer Lach et Maurice Richard se sautent dans les bras l'un de l'autre après le but de Lach qui assure la Coupe Stanley au CH. Assis sur la glace, le capitaine des Bruins a la mine dépitée. C'est une photo de Roger St-Jean, célèbre photographe de La Presse à l'époque.

Patrick Lagacé LA PRESSE

L'image saisit l'émotion brute de la victoire et de la défaite. Les visages des deux vedettes de la Punch Line du Canadien sont à peine visibles, mais leur étreinte dit tout. Milt Schmidt, le capitaine de Boston, réalise que tout est terminé.

On n'imagine pas à quel point, en 1953, avant les innovations technologiques qui ont facilité leur travail, les photographes sportifs devaient anticiper le jeu pour capter LA photo qui saisirait l'essence d'un moment, d'un match.

Michel Gravel, qui a été photographe à La Presse de 1965 à 2005 et qui a bien connu Roger St-Jean, le confirme: «Aujourd'hui, on mitraille quand on sent qu'il va se passer quelque chose. Puis, quand on décortique la séquence, on peut trouver une bonne photo dans le lot.»

Roger St-Jean et ses camarades n'avaient évidemment pas ce luxe. Ils travaillaient, explique Michel Gravel, avec ce qu'on appelait des «quatre par cinq», de lourds boîtiers dans lesquels on insérait une plaque qu'il fallait changer de côté après un cliché. «Roger a dû prendre une photo du but, changer la plaque et photographier les célébrations. Il a dû agir à la vitesse de l'éclair.»

Denis Brodeur, qui a immortalisé nombre de scènes célèbres du hockey des années 1960 à 2000, dont celle de Paul Henderson marquant le but gagnant de la Série du siècle Canada-URSS en 1972, croit se souvenir que M. St-Jean avait plutôt raté la photo du but. «C'est finalement la photo de la célébration qui a passé à l'histoire!», dit le père de Martin Brodeur, gardien de but des Devils du New Jersey.

MM. Brodeur et Gravel parlent avec admiration des photographes des années 50, qui travaillaient derrière la bande - et non derrière la vitre protectrice: il n'y en avait pas! «Ils se protégeaient avec leurs boîtiers», dit Michel Gravel.

À l'époque, sans l'aide de rouleaux de pellicule de 36 poses, et avant l'avènement des appareils numériques, le plus grand atout du photographe de sport était l'anticipation. Savoir deviner quand quelque chose - un but, un touché, un arrêt - était sur le point de survenir était capital. «Du moment où le joueur frappait la rondelle, il fallait prendre la photo, dit Michel Gravel, si on voulait photographier le but.»

Roger St-Jean connaissait tous les joueurs, selon les souvenirs de MM. Gravel et Brodeur. «C'était un maître de l'anticipation, assure l'ancien photographe de La Presse. C'était une star de son époque.»