Arrestations sommaires, transferts d'innocents aux autorités afghanes, tentative de camouflage d'un meurtre ; de nouvelles allégations explosives ont relancé, mercredi, le débat sur le transfert de prisonniers par les militaires canadiens en Afghanistan.

Malorie Beauchemin LA PRESSE

Dans un témoignage incendiaire devant le comité spécial sur la mission canadienne en Afghanistan, un ancien interprète qui a travaillé pour les Forces armées de juin 2007 à juin 2008, Malgarai Ahmadshah, a affirmé que les autorités canadiennes «sous-traitaient la torture» sciemment.

Citoyen canadien d'origine afghane, M. Ahmadshah, dont le nom de code dans l'armée canadienne était Pasha, estime que les militaires impliqués dans le transfert des prisonniers étaient bien aux faits des méthodes utilisées par les services de sécurité afghans (NDS) pour soutirer des informations à des détenus.

«Ils utilisaient la NDS pour sous-traiter la torture», a souligné l'interprète pashtou-anglais, qui agissait aussi à titre de conseiller auprès de l'ancien commandant de la Force opérationnelle interarmées en Afghanistan.

M. Ahmadshah a relaté plusieurs exemples de personnes innocentes, dont un homme de 90 ans, qui auraient été arrêtées par les Forces armées canadiennes, puis remises aux autorités afghanes sur la base d'un examen de résidus d'explosifs qu'il a qualifié de «ridicule». «Tout le sol afghan est contaminé de fertilisant», a-t-il expliqué, ayant lui-même échoué à ce test en cherchant à démontrer son point de vue pour alerter ses supérieurs des dangers encourus dans le transfert de prisonniers.

Sur la base de témoignages qu'il a recueillis auprès des détenus, M. Ahmadshah a conclu que l'armée canadienne aurait commis un impair, tuant à bout portant, par derrière, un homme non armé lors d'un raid à l'été 2007. L'interprète aurait par la suite entendu une conversation dans laquelle un militaire a affirmé : «C'est un meurtre et ils tentent de le camoufler.»

Le comité spécial de la Chambre des communes se penche sur le dossier des détenus afghans depuis le témoignage controversé du diplomate Richard Colvin, qui a affirmé en novembre dernier qu'Ottawa savait que tous les prisonniers transférés aux autorités afghanes couraient le risque d'être torturés, ce qui contreviendrait aux conventions de Genève.

Crédibilité

Dans un contre-interrogatoire musclé, le secrétaire parlementaire du ministre de la Défense, Laurie Hawn, a cherché à miner la crédibilité du témoin, en affirmant que ce dernier n'avait aucune information ni preuve de ce qui était arrivé aux détenus transférés aux autorités afghanes.

«Tous les généraux militaires qui sont venus témoigner devant ce comité, et qui ont dit qu'il n'y avait aucune preuve de mauvais traitement, vous les traitez de menteurs ?» a lancé M. Hawn, furieux.

Le critique libéral en matière d'affaires étrangères, Bob Rae, a jugé que le témoignage de M. Ahmadshah était «très important» et qu'il méritait qu'on s'y attarde davantage.

«On ne peut pas sous-estimer à quel point ces allégations sont très sérieuses», a dit M. Rae, répétant qu'une commission d'enquête serait le seul moyen de faire toute la lumière sur le dossier. «Ceux qui sont accusés ont le droit de se défendre», a-t-il ajouté.

«Le gouvernement ne peut plus, après ce témoignage, maintenir sa position de déni», a renchéri le député néo-démocrate Jack Harris.

Selon le député du Bloc québécois Claude Bachand, les affirmations de M. Ahmadshah viennent relancer complètement le débat sur le transfert des prisonniers.

«C'est un témoignage aussi percutant que celui de M. Colvin. Quand on regarde ses lettres de créances, cet individu est blindé. Il connaît bien le terrain, la tradition afghane, a souligné M. Bachand. Je trouve la réaction du Parti conservateur épouvantable.»

Alors que le gouvernement tente depuis des mois de discréditer la version de Richard Colvin, deux autres diplomates ont affirmé, mercredi, avoir alerté Ottawa des risques que les prisonniers transférés aux autorités afghanes soient torturés.

En matinée, le diplomate Nicholas Gosselin a affirmé, devant la Commission d'examen des plaintes contre la police militaire, avoir alerté à de nombreuses reprises, en 2008, les autorités canadiennes d'allégations de mauvais traitements des prisonniers transférés, dans des rapports pour la plupart inconnus jusqu'à ce jour.

Au comité parlementaire, en après-midi, l'ex-numéro 2 du Canada en Afghanistan, Eileen Olexiuk, a affirmé, à l'instar de M. Colvin et de M. Ahmadshah, que les problèmes de mauvais traitements infligés aux détenus par les services de sécurité afghans étaient bien connus.