Bombarder sans polluer, voilà ce que propose Recherche et développement pour la défense Canada de Valcartier (RDDC Valcartier). Des scientifiques mettent actuellement au point des projectiles qui réduisent l'impact des militaires sur l'environnement. Un projet controversé qui pose des questions éthiques.

Simon Coutu, Collaboration spéciale LA PRESSE

Lorsque les soldats de l'armée canadienne tirent un obus, que ce soit en Afghanistan ou à Valcartier, il y a une possibilité sur 20 que le projectile n'explose pas. Les chercheurs de RIGHTRAC (Revolutionary Insensitive, Green and Healthier Training Technology with Reduced Adverse Contamination) veulent réduire l'impact de ces munitions non détonées sur l'environnement.

«Un jour ou l'autre, une munition non explosée va rouiller ou fendre, affirme Sylvie Brochu, chimiste à RDDC Valcartier. Tout le contenu explosif peut alors s'infiltrer dans le sol. Le vrai danger, c'est que ces munitions gagnent la nappe phréatique.»

Marc Brassard, ingénieur mécanique spécialisé dans le domaine des munitions de RDDC Valcartier, ajoute que RIGHTRAC est le seul projet au monde qui tente de mettre au point des munitions vertes. «On est des pionniers dans ce domaine, affirme-t-il. Ce serait une première mondiale.

Fusée sur fusée

Lors de l'explosion complète d'une munition, peu de résidus s'infiltrent dans le sol. Le projet RIGHTRAC propose d'incorporer une deuxième fusée aux projectiles. Celle-ci exploserait après une période définie, si la détonation n'a pas eu lieu, pour en assurer l'autodestruction. Les munitions qui n'explosent pas représentent la plus grosse quantité d'explosifs dans le sol, indique Marc Brassard.

«On ne sait jamais dans quel état d'instabilité se trouve une munition non explosée, explique Yves Bélanger, spécialiste de l'industrie militaire et professeur à l'UQAM. Le détonateur peut décider de fonctionner n'importe quand sous l'influence d'un choc ou d'une étincelle. Après les guerres, les travailleurs agricoles sont souvent victimes de ces munitions oubliées.»

Le projet RIGHTRAC a commencé l'an dernier et se terminera en 2012. Il vise par ailleurs à remplacer les poudres explosives utilisées par les Forces canadiennes. Actuellement, le RDX (le plus utilisé dans les zones de tir) est toxique pour l'environnement et extrêmement mobile dans le sol, en plus d'être cancérigène. Pour l'instant, aucun explosif propre n'a été trouvé.

Pionniers des munitions vertes?

RDDC Valcartier n'a pas le mandat de commercialiser les technologies qu'il met au point. Le centre de recherche ne fait que fournir des conseils scientifiques aux Forces. RDDC Valcartier a néanmoins courtisé les Américains pour participer au projet. «En ce moment, leurs énergies ne sont pas concentrées sur le côté environnemental des munitions», dit Marc Brassard.

Malgré ce qu'affirme RDDC Valcartier, Yves Bélanger doute que les Canadiens soient les seuls à travailler à une telle technologie. «Il y a d'autres pays qui travaillent à la même idée. Je le sais parce que je l'ai vu. Le Canada est rarement à l'avant-plan de la recherche sur les munitions. Les Européens sont généralement les chefs de file.»

Selon RDDC Valcartier, les Canadiens utilisent 95% de leurs munitions dans le cadre de l'entraînement. Généralement, sur une base militaire, un périmètre est réservé pour la zone d'impact. La chimiste Sylvie Brochu admet que le concept de bombe écologique est inusité. «C'est ironique de dire que des munitions sont propres, concède-t-elle. Toutefois, la plupart de nos munitions sont tirées au Canada, pas dans un contexte de guerre. C'est donc chez nous qu'il y a le plus de conséquences environnementales.»

Les guerres sont polluantes

M. Bélanger ne pense pas que les munitions vertes soient dénuées d'utilité, mais il confirme que toutes les guerres sont polluantes. «C'est une idée intéressante, mais ce n'est pas ce qui réduira les conflits sur la planète. Si on raye un village de la carte, on a un problème environnemental beaucoup plus important que celui des munitions.»

Daniel Green, spécialiste en écotoxicologie pour la Société pour vaincre la pollution, s'insurge lorsqu'on mentionne le concept de munitions non polluantes. «L'entraînement militaire a comme unique objectif de faire la guerre et le propre de la guerre, c'est la destruction environnementale.»

M. Green dénonce les militaires qui se considèrent comme environnementalistes. «Pour être propre, il faut tout simplement arrêter de faire des bombes. S'il y a une industrie où il est normal de polluer, c'est bien celle de la guerre. Ce projet prouve la dérive du concept environnemental. La meilleure façon de protéger l'environnement est d'arrêter de s'entretuer.»