L'idée de départ était de faire un film. Pour son documentaire sur Dany Laferrière (1), le réalisateur Pedro Ruiz était allé rencontrer Jacques Lanctôt à Cuba. Cuba, le «coeur des luttes anti-impérialistes» où les felquistes de la cellule Libération, Lanctôt en tête, avaient pu s'exiler en décembre 1970. Par un sauf-conduit accordé ici en échange de la libération du diplomate britannique James Richard Cross, enlevé deux mois plus tôt à Westmount.

Mis à jour le 3 oct. 2010
Daniel Lemay LA PRESSE

«Pedro et moi, nous étions dans les jardins de l'hôtel Nacional, où nous avions habité pendant notre exil», nous racontait cette semaine un Jacques Lanctôt disert mais calme. «Je regardais le balcon de la suite du huitième étage que j'occupais avec ma famille et je me disais: je pourrais raconter tout ça...» L'idée grandit alors de faire un film sur son exil à lui, lui le «crotté» de Rosemont, professeur devenu chauffeur de taxi, activiste passé à la clandestinité puis exilé. À Cuba d'abord (1970-1974) puis en France gaulliste d'où il rentrera en 1979 pour faire face aux accusations dont il s'était lui-même reconnu coupable. Verdict: trois ans de prison dont il purgera les deux tiers: deux ans à l'ombre pendant l'«embellie» du Parti québécois, porté au pouvoir en 1976.

Le film avec Ruiz ne s'est jamais fait. Jacques Lanctôt, lui, a ramassé ses notes et ses souvenirs et a écrit Les plages de l'exil, d'abord présenté à VLB Éditeur où il a commencé sa carrière d'éditeur à sa sortie de prison, et finalement publié chez Stanké, cousine «grand public» de VLB dans le Groupe Livre de Quebecor.

En avant-propos, l'auteur dit avoir écrit ce récit «avant que d'autres ne tentent d'inventer le récit de toutes pièces». Vrai que l'on n'est jamais mieux servi que par soi-même mais, alors, pourquoi ne pas avoir, pour la même raison, commencé par le récit des «événements» principaux: l'enlèvement de James Cross et les deux mois de sa séquestration? «Je n'en voyais pas la nécessité, dit Jacques Lanctôt. J'aurais eu l'impression de me vanter d'un exploit, d'écrire un manuel révolutionnaire. J'en étais incapable bien que j'effleure le sujet dans ce livre. Peut-être qu'un jour, avec l'aide d'un historien, je pourrai y revenir...»

Si, comme il en avertit le lecteur, il n'y a aucune déclaration fracassante dans Les plages de l'exil - à Cuba, un exil «quatre-étoiles full crédit» qu'«aucun businessman québécois n'aurait pu se payer» -, Jacques Lanctôt n'en revient pas moins sur quelques autres événements qui l'ont marqué. Comme l'assassinat de son ami felquiste François Mario Bachand, en mars 1971 au nord de Paris, commandé de Cuba, dit-il, par un autre felquiste en exil.

Comment se fait-il, demande Lanctôt, que les auteurs de l'assassinat de l'organisateur de la manif McGill français de 1969, auteurs que la police disait connaître, n'ont jamais été arrêtés? «Sa disparition, écrit-il, faisait sans aucun doute l'affaire de bien du monde, y compris au sein du Parti québécois naissant, qui avait déjà sa petite délégation en France.»

Sur un ton moins lourd, «entre réalité et démesure», le reste des pages cubaines du récit évoquent la vie d'alors à La Havane qui, entre «l'aide» soviétique et le blocus américain, restait cette «courtisane invétérée, qui mêlait fantaisie et rhétorique, rêve et vérité». L'auteur a joint l'utile à l'agréable vivant, comme ses hôtes, «sur un pied de guerre et un pas de salsa».

«Marié à la Révolution» - et père de neuf enfants nés de quatre mères -, Jacques Lanctôt a un peu déchanté quand les Cubains ont refusé de l'entraîner à la guérilla urbaine et de lui fournir un faux passeport qui, espérait-il naïvement, lui aurait permis de revenir clandestinement au Québec pour y continuer son combat. Raison d'État: pendant le blocus, le Canada s'avérait un partenaire commercial indispensable pour Cuba.

Pour se rapprocher du Québec, Jacques Lanctôt et les siens partirent alors en France pour finalement rentrer au «non-pays» après neuf ans. Après avoir «payé le plein prix» pour des actions dont il ne regrette rien, il se fit éditeur, fonda sa propre maison qu'il vendra en 2005. «Oui, j'étais un éditeur connu», lance Jacques Lanctôt en évoquant le prestige perdu. «Depuis, je suis redevenu un ex-felquiste...»

(1) La Dérive douce d'un enfant de Petit-Goâve, 2009.

Les plages de l'exil

Jacques Lanctôt

Stanké

309 pages

24,95$

Les plages de l'exil de Jacques Lanctôt