Le directeur général des élections (DGE), Jacques Drouin, est «ébranlé» et «consterné» par les révélations de l'Unité anticollusion (UAC) sur le financement occulte des partis politiques par des firmes de génie et de construction. Il entend rencontrer prochainement Jacques Duchesneau afin d'obtenir des renseignements qui lui permettront d'ouvrir des enquêtes.

Mis à jour le 16 sept. 2011
Tommy Chouinard LA PRESSE



Le DGE s'est entretenu jeudi avec le patron de l'UAC, qui lui a fait parvenir les extraits de son rapport portant sur les caisses électorales occultes, mais M. Drouin veut des précisions, car le rapport ne donne aucun nom d'individu ou d'entreprise. Il veut «des pistes pour être capable de travailler», les noms de donateurs potentiels à des caisses occultes. «À la lumière de ce qu'il va nous dire, on va voir comment on peut assurer une suite. Ça pourrait nous mener à des enquêtes.»

Jacques Drouin a réuni d'urgence son équipe jeudi afin de discuter du rapport Duchesneau. «Depuis René Lévesque, il se fait des efforts pour que le financement des partis soit propre. Trente-trois ans après l'adoption de la Loi sur le financement des partis politiques, on se retrouve avec ce genre d'information qui circule... Si ce qui est présenté s'avère, on n'a certainement pas fait de chemin dans le domaine du financement politique», a affirmé le porte-parole du DGE, Denis Dion.

Le financement occulte n'est pourtant pas nouveau. L'an dernier, à la suite d'une recherche menée par Québec solidaire, le DGE a épinglé la firme de génie-conseil Axor, qui a reconnu sa culpabilité à 40 constats d'infraction. Les dons illégaux totalisaient 152 500$: 113 500$ au PLQ, 34 000$ au PQ et 5000$ à l'ADQ.

Le prédécesseur de M. Drouin, Marcel Blanchet, estime que les révélations de l'escouade Duchesneau ne sont «pas surprenantes». «On pensait bien que ça existait, mais on n'était pas en mesure de l'établir. Jacques Duchesneau a réussi à le faire, tant mieux», a dit M. Blanchet, qui a été DGE pendant 10 ans, jusqu'au mois de décembre dernier. Selon lui, les modifications à la loi adoptées en décembre donnent au DGE des «outils plus performants».

Dans son rapport, l'Unité anticollusion révèle un système d'une «ampleur insoupçonnée», infiltré par le crime organisé, qui permet de gonfler les coûts des travaux routiers. Les «extras» font partie d'un stratagème pour constituer des caisses occultes.

Un ingénieur qui a travaillé dans différentes firmes de génie-conseil a décrit à l'escouade Duchesneau «une manière de faire qui associe directement financement politique et activités criminelles». «Mettons que l'ingénieur de la firme chargée de la surveillance doit autoriser un extra de 100 000$ pour des travaux supplémentaires. Il trouve le moyen d'aller chercher le double au ministère des Transports. Il y a donc un 100 000$ blanchi à se partager: la firme pourra l'utiliser pour contribuer à des caisses électorales et l'entrepreneur pour payer des travailleurs au noir».

Un ex-conseiller politique a affirmé à l'Unité anticollusion que «le financement populaire est un voeu pieux». Pour garnir leurs coffres, les partis font du «financement sectoriel» dans la construction. «À travers des professionnels du financement, les politiciens encouragent la déviance et se mettent en position de vulnérabilité face à l'industrie. Ils ne se préoccupent que de savoir si la lettre de la loi a été respectée: les contributions ont-elles été faites à l'aide de chèques personnels n'excédant pas le maximum autorisé? Dans les faits, ils savent bien qu'une entreprise a contribué plus de 100 000$ à leur caisse électorale et c'est pour cette raison, notamment, que les gens de la construction ont si facilement accès aux décideurs sur qui ils peuvent exercer une influence.» Et ils obtiennent cette influence à avec de l'argent public, poursuit-il. «Plus ils ont de contrats, plus ils donnent; plus ils donnent, plus ils ont de l'influence; plus ils ont de l'influence, plus ils ont de contrats.»