Au terme d'un procès très médiatisé de 12 semaines, Guy Turcotte a été déclaré non responsable criminellement du meurtre de ses enfants. Ce verdict prononcé mardi matin, au sixième jour des délibérations, a stupéfié beaucoup de gens.

Mis à jour le 5 juill. 2011
Christiane Desjardins LA PRESSE

L'écart entre l'accusation initiale, deux meurtres prémédités, et le verdict est énorme.

Celui qui était cardiologue au moment des événements a poignardé à de multiples reprises ses enfants, Olivier, 5 ans, et Anne-Sophie, 3 ans, le 20 ou 21 février 2009. Le drame s'est produit dans la maison de Piedmont qu'il louait depuis sa séparation d'avec Isabelle Gaston, médecin elle aussi, survenue trois semaines plus tôt. Guy Turcotte a bu du lave-glace pour s'enlever la vie. Il a été sauvé le matin du 21 février, lorsque ses parents, inquiets, se sont rendus à sa maison. Trouvant la porte verrouillée et n'obtenant pas de réponse, son père, Réal Turcotte et sa mère, Marguerite Fournier, ont alerté le 911. Les policiers sont entrés par effraction dans la maison. Ils ont trouvé les enfants morts dans leur lit respectif. M. Turcotte, lui, s'était caché sous son propre lit. Il avait vomi abondamment et avait sur lui le sang de ses enfants.

«Tu es un imbécile», s'était exclamé un des policiers.

«Je sais», avait répondu Guy Turcotte.

Autre aspect inusité: M. Turcotte avait été transporté à l'hôpital le plus proche, l'Hôtel-Dieu de Saint-Jérôme, où il pratiquait la cardiologie depuis sept ans. Il a donc été soigné par des collègues, qui n'arrivaient pas à croire ce qui se passait.

«J'ai tué mes enfants»

Dès l'ouverture du procès, le 12 avril dernier, M. Turcotte a admis qu'il avait tué ses enfants. Il n'admettait pas cependant certains éléments essentiels de cette infraction, soit avoir eu l'intention de tuer et l'avoir fait avec préméditation et de propos délibéré. M. Turcotte soutenait que son jugement était faussé par la maladie mentale dont il souffrait au moment des événements, un trouble d'adaptation avec anxiété et humeur dépressive.

Ses avocats, les frères Pierre et Guy Poupart, ont fait témoigner deux psychiatres, les Drs Dominique Bouget et Roch-Hugo Bouchard, qui sont venus appuyer la thèse de non-responsabilité. La Couronne a aussi fait témoigner un psychiatre, le Dr Sylvain Faucher, pour démontrer le contraire. Elle a aussi fait témoigner le psychiatre traitant de M. Turcotte, le Dr Jacques Talbot.

Me Pierre Poupart a plaidé pendant quatre jours pour convaincre le jury de sa théorie.

Le jury a été amputé d'un membre au cours du procès. Alors que M. Turcotte était en plein témoignage, le jury no 5 avait confié à un collègue que son idée était faite au sujet de l'accusé et qu'il n'en changerait pas. Il trouvait que M. Turcotte était un «maniaque à ne pas remettre dans la rue». Il a été dénoncé par les autres membres du jury et renvoyé pour cause de partialité.

Le jury avait à choisir entre quatre verdicts: non-responsabilité criminelle pour cause de troubles mentaux, coupable de meurtres au premier degré, de meurtres au deuxième degré ou d'homicides involontaires. Les sept femmes et quatre hommes du jury avaient commencé leurs délibérations jeudi dernier. Samedi après-midi, ils ont demandé à réentendre le témoignage de M. Turcotte ainsi que celui du Dr Jacques Talbot, le psychiatre qui l'a accueilli à l'Institut Philippe-Pinel le 26 février 2009, cinq jours après le drame, et qui l'a suivi pendant des mois. Il est le seul des psychiatres entendus qui n'avait pas à se prononcer sur la responsabilité criminelle de M. Turcotte. Il a tracé le portrait d'un homme intelligent et professionnellement capable, mais carencé quand venait le temps d'extérioriser ses émotions. M. Turcotte avait tendance à faire de l'évitement. Il était suicidaire et souffrait de ce qu'il avait fait.

Déçues

Isabelle Gaston, mère des petites victimes, était évidemment déçue du verdict. En s'adressant aux médias, elle a dit souhaiter que ses enfants soient bien. «Olivier et Anne-Sophie, maman vous dit merci, a-t-elle dit, la voix cassée. Merci, car sans vous je ne parviendrai pas à surmonter cette épreuve.» Elle a indiqué que, même si le père avait été déclaré coupable de meurtre prémédité, cela n'aurait pu la satisfaire puisque cela ne lui aurait pas fait retrouver ses enfants. Elle a eu une pensée pour la famille de son ex-conjoint. Quant à la possibilité d'interjeter appel, Mme Gaston a indiqué qu'il n'en était pas question pour elle.

Les procureures de la Couronne Claudia Carbonneau et Marie-Nathalie Tremblay étaient extrêmement déçues, elles aussi. «C'est la décision du jury, c'était une des possibilités», a dit Me Carbonneau, qui, elle, n'a pas fermé la porte à un appel. Mais il faut des motifs solides pour cela, et il est trop tôt pour savoir si ces motifs existent.

Ni les parents ni les avocats de Guy Turcotte n'ont voulu commenter le verdict.

Guy Turcotte, lui, a pleuré un peu dans le box des accusés au moment du verdict.

Mardi, il a repris le chemin de la prison de Saint-Jérôme, qu'il devrait cependant quitter dans un avenir rapproché. Son cas relève désormais d'un tribunal administratif. Une commission d'examen des troubles mentaux composée de trois personnes (un avocat, un psychiatre et un membre de la Section des affaires sociales) devra l'évaluer dans les 45 jours à venir pour décider de ce qu'il convient de faire. La Commission a trois options: libérer inconditionnellement M. Turcotte, le libérer sous conditions ou le détenir en institution psychiatrique. Dans ce dernier cas, il pourrait se voir accorder des permissions de sortie, avec ou sans accompagnement. La détention à l'Institut Philippe-Pinel n'est pas automatique puisque la Commission peut siéger dans 48hôpitaux du Québec, a indiqué Gisèle Pagé, porte-parole du Tribunal administratif du Québec.