Une travailleuse de la construction qui devait témoigner aujourd'hui en commission parlementaire a été violemment agressée. Elle se trouverait à l'hôpital, a rapporté cet après-midi le Comité ad hoc pour la défense des droits des femmes dans la construction.

Mis à jour le 24 oct. 2011
Paul Journet LA PRESSE

Ironiquement, la victime voulait se rendre à l'Assemblée nationale pour se plaindre d'intimidation sur les chantiers. Elle souffre maintenant de blessures aux cotes et de muscles déchirés, selon le témoignage de Sylvie Deraspe du Comité en commission parlementaire. La commission étudie le projet de Loi 33, qui doit mettre fin au placement syndical sur les chantiers de construction.

Mme Deraspe rapporte aussi qu'un syndicat a déjà intercepté la conversation cellulaire d'une travailleuse qui voulait se plaindre. «C'est grave!» a-t-elle lancé.

D'autres femmes auraient été attaquées sur le chantier de La Romaine, sur la Côte-Nord. Au moins une serait récemment «sortie en ambulance» de ce chantier.

Mme Deraspe a également parlé de Bernard «Rambo» Gauthier, accusé de faire de l'intimidation sur les chantiers de la Côte-Nord. «Il contrôle les travailleurs - une partie, une grande partie - et il contrôle aussi une grande partie des entrepreneurs, C'est plus grave que vous pensez», a prévenu Mme Deraspe lors de son témoignage, alors qu'elle jouissait de l'immunité parlementaire.

Elle n'a pas voulu commenter davantage aux médias, sans cette protection.

Mme Deraspe a aussi parlé de l'intimidation au Local 144, affilié au Conseil provincial du Québec des métiers de la construction (CPQMC-I), qui représente les tuyauteurs et soudeurs et tuyauteries. Gérard Cyr, responsable du Local144, était sur place. Il s'est dit «pas d'accord» avec l'intimidation, mais a refusé de répondre aux questions des journalistes. «Lachez-moi, vous êtes comme des pieuvres autour de moi», a-t-il dit en fuyant les micros.

Le Québec affiche la plus faible proportion de femmes sur les chantiers - seulement 1%, contre près de 4% pour la moyenne canadienne, et 6% en Alberta.

«Nous, on est les gentils...»

Des entrepreneurs menacés ont aussi contacté ce matin la ministre du Travail, Lise Thériault. «Un entrepreneur nous a envoyé un message en disant: "j'ai eu la visite de deux gars avec des lunettes fumées et une casquette. Ils disaient : nous, on est les gentils. On vient te dire gentiment de fermer ton chantier. Si tu ne le fermes pas, il y aura une deuxième visite"...», lance-t-elle.



Elle se désole qu'on «bafoue le droit de travailler». «Si on fait ça alors qu'on parle du projet de loi, imaginez la balance du temps, quand les médias ne sont pas sur les chantiers», ajoute-t-elle.

«On va te casser les jambes»

La ministre elle-même a été menacée. Un message anonyme a été laissé sur la boîte vocale de son cabinet cette fin de semaine. «La voix d'un homme anonyme disait: "on va te casser les jambes"», a confirmé à Cyberpresse son attaché de presse, Charles Robert. Dans le message, on faisait référence au projet de Loi 33. Le dossier a été transféré à la Sûreté du Québec. Deux gardes du corps escortent désormais la ministre. Un seul garde du corps accompagne habituellement les ministres.

Ni la FTQ-Construction ni le CPQMC-I, les deux grands opposants au projet de Loi 33, ne l'ont appelé pour se dissocier de ces menaces.

Ces deux syndicats prétendent que les perturbations aujourd'hui dans une multitude de chantiers du Québec résulteraient d'une action spontanée. La ministre ne les croit pas. Elle pense qu'ils ont donné un mot d'ordre.  «On voit que ça semble être une action organisée et concertée. Moi, je ne peux pas croire que spontanément, les travailleurs vont louer des autobus pour débarquer sur des chantiers et faire sortir les gens», a-t-elle affirmé en début d'après-midi.

La présidente de la Commission de la construction du Québec (CCQ), Diane Lemieux, dénonce aussi ces perturbateurs. «Une ligne a été franchie qui est tout à fait inacceptable», regrette-t-elle.

Les syndicats qui bloquent ou perturbent les chantiers sont passibles d'amendes qui peuvent s'élever à 75 000 $ par jour. «J'ai l'impression que les dirigeants syndicaux savent exactement à quoi ils s'exposent», a rappelé la ministre. Elle en appelle à la responsabilité des leaders de la FTQ-Construction et de la CPQMC-I. «Je pense que les dirigeants syndicaux ont un rôle à jouer. Ce qu'ils doivent faire aujourd'hui, c'est dire aux gens: rentrez au travail.»

Trop tôt pour une loi spéciale

Elle écarte pour l'instant le recours à une loi spéciale. «J'ai confiance dans le jugement des dirigeants syndicaux de la FTQ-Construction et de l'Internationale. Ils savent très bien qu'on débute une commission parlementaire. On a une semaine devant nous, je pense qu'ils sont capables d'agir en personnes intelligentes et responsables, et surtout, laisser les travailleurs travailler.»

La ministre n'est pas capable pour l'instant d'estimer le nombre de chantiers perturbés ou le montant des pertes. L'industrie de la construction représente 14% du PIB du Québec.

Elle se dit ouverte à des concessions, mais pas sur le placement syndical. Le gouvernement pourrait par exemple «faire des aménagements» dans la gestion des fonds de formation, qui s'élèvent à 284 millions $.