Cette semaine, le commentateur bien connu Jean Lapierre a dénoncé sur les ondes «l'idée stupide» de la députée Fatima Houda-Pépin d'imposer un péage seulement aux camionneurs pour financer le futur pont Champlain. Or, le mois dernier, M. Lapierre a été payé par l'Association du camionnage du Québec pour donner une conférence, a appris La Presse.

Mis à jour le 8 oct. 2011
Fabrice De Pierrebourg, André Noël et Francis Vailles LA PRESSE

La conférence a eu lieu le 8 septembre au club Mount Stephen, à Montréal, lors d'une soirée «Hommage à notre industrie» de l'Association.

Dans le programme officiel, il est écrit que le «conférencier vedette Jean Lapierre [...] témoignera de son parcours professionnel, du rôle des médias quand nous sommes sur la sellette et de la façon de s'en sortir sans y perdre sa réputation!».

Depuis deux semaines, le nom de M. Lapierre revient souvent dans l'actualité. Il a cosigné une mise en demeure transmise à Jacques Duchesneau, sommant le chef de l'Unité anticollusion de cesser de le diffamer. Puis il a envoyé une poursuite en diffamation au journaliste Pierre Sormany, responsable de l'émission Enquête à Radio-Canada, pour la même raison.

M. Lapierre a dit hier à La Presse qu'il avait été payé pour donner cette conférence, mais il a refusé de préciser la somme qu'il a touchée. En revanche, il a nié avoir donné des conseils sur la façon de se comporter avec les médias.

Mardi, Mme Houda-Pépin, députée libérale de la Rive-Sud, a affirmé qu'un péage pour financer le futur pont Champlain serait inéquitable pour les automobilistes, mais tout à fait justifié pour les camions. «Le transport lourd engendre une usure prématurée de nos infrastructures», a-t-elle déclaré.

Jeudi, à ce sujet, M. Lapierre a écrit sur son fil Twitter à ses 20 300 abonnés: «Voici une proposition stupide!»

Hier matin, le commentateur est revenu à la charge en des termes virulents dans sa chronique quotidienne à l'émission de Paul Arcand, au 98,5 FM.

«En passant, est-ce que tu as entendu parler de l'idée stupide de madame Fatima Houda-Pépin, la députée? a-t-il demandé à l'animateur. Elle, là, elle essaie de faire de la petite politique avec une affaire qui ne la regarde pas. Elle dit que seuls les camions devraient payer du péage. Et là, je ne sais pas où elle a inventé ça.»

«C'est l'idée la plus stupide que j'ai entendue depuis le début de la semaine. Mais imagines-tu s'il fallait que l'industrie du camionnage supporte à elle seule les 5 milliards de dollars? Quelle injustice! Quelle iniquité! Moi, je crois que madame, elle fait de la petite politique pour faire croire à son monde qu'elle va les protéger. Elle fera rien pour vous autres. Ça ne la regarde même pas. Donc perdez pas votre temps avec Mme Houda-Pepin qui a des idées de fou!»

Jointe par La Presse, Mme Houda-Pépin a refusé de faire des commentaires. «Les insultes, ce n'est pas ma tasse de thé», a-t-elle dit. Elle a ajouté être au courant que M. Lapierre avait été rémunéré par l'Association du camionnage. «Je n'exclus pas la possibilité de revenir là-dessus», a-t-elle dit.

Le guide d'éthique de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec comprend un article sur les conférences de la nature de celle annoncée dans le programme du lobby des camionneurs.

«Les journalistes doivent s'abstenir d'effectuer, en dehors du journalisme, des tâches reliées aux communications: relations publiques, publicité, promotion, cours donnés à ceux qui font l'événement sur la façon de se comporter devant les médias, simulacres de conférences de presse pour préparer des porte-parole à faire face aux journalistes, etc.»

Le guide définit le terme «journaliste» comme toute personne qui diffuse de l'information ou des opinions dans le public pour une entreprise de presse, notamment les reporters, les analystes et les commentateurs.

Questionné à ce sujet, M. Lapierre, qui a sa propre émission de politique avec Paul Larocque à TVA et qui intervient tous les jours à la radio dans les émissions de Paul Arcand et de Paul Houde au 98,5 FM, a répliqué qu'il n'était pas concerné. «Je ne suis pas journaliste et n'ai jamais prétendu l'être.» Il a répété qu'il n'avait pas donné de conseils de relations publiques aux camionneurs.

«J'ai fait une analyse de ma perception de l'industrie du camionnage, à l'époque où j'étais ministre [des Transports], et de ce que je voyais maintenant, ainsi que de la situation politique au Québec et au Canada», a-t-il dit.

Depuis 1995, Jean Lapierre a sa propre entreprise de communication. Il donne en moyenne une conférence par semaine, a-t-il indiqué.

Marc-François Bernier, professeur de communication à l'Université d'Ottawa, auteur de nombreux ouvrages de référence sur les médias et leurs pratiques, considère que «l'on ne peut pas séparer le journalisme de l'opinion ou de l'analyse. C'est une parade».

«Ces normes éthiques s'appliquent non seulement aux journalistes actifs, mais aussi aux commentateurs et analystes, donc tous ceux dont la parole a une influence sur l'opinion publique.»

«Sinon, ajoute-t-il, le public ne sait pas s'ils donnent leur opinion authentique ou leur opinion commanditée.»

Il conclut: «Partout en Amérique du Nord, la norme est de ne pas se mettre en position de conflit d'intérêts et de respecter l'obligation de transparence.»