La crise qui secoue l'organisme Droits et Démocratie, qui a son siège à Montréal, a éclaté au grand jour au mois de janvier, après la mort soudaine de son président, Rémy Beauregard. Mais les tensions y couvaient depuis longtemps. Depuis, en fait, l'arrivée au conseil de nouveaux administrateurs proches de la droite conservatrice. Le ministre Lawrence Cannon doit annoncer ces jours-ci ce qu'il compte faire de ce dossier explosif. En attendant, voici le récit d'une prise de contrôle.

Agnès Gruda LA PRESSE

Pressé par des dirigeants qui semblaient le pousser vers la sortie, l'ancien président de Droits et Démocratie, Rémy Beauregard, a fait appel, l'été dernier, à quelques conseillers pour l'aider à traverser cette période difficile.

Au mois de décembre, un des membres de sa «cellule de crise» lui a fortement suggéré de céder aux pressions et de quitter le bateau.

Pas question, a répliqué Rémy Beauregard. Son conseiller lui a alors lancé : «Si tu veux continuer à te battre, tu devrais faire tes préarrangements!»

Ce conseiller, qui a préféré taire son nom, n'imaginait pas que sa prophétie se réaliserait aussi rapidement. Rémy Beauregard est mort d'un infarctus dans la nuit du 7 au 8 janvier derniers.

Ce jour-là, il avait participé à une réunion tumultueuse du conseil d'administration de Droits et Démocratie - un organisme créé par le gouvernement de Brian Mulroney pour promouvoir les valeurs démocratiques sur la planète.

En ce jour de janvier, les administrateurs opposés à Rémy Beauregard détenaient depuis peu la majorité des sièges au conseil. Ils ont fait passer toutes leurs propositions par des votes de sept contre six.

Impuissants, deux administrateurs favorables à Rémy Beauregard ont démissionné sur-le-champ. «Nous ne voulions plus légitimer un conseil qui traitait Rémy Beauregard de façon secrète, injuste et antidémocratique», a confié à La Presse l'un des deux démissionnaires, Payam Akhavan, professeur à l'Université McGill.

Déjà, la veille de la réunion du 7 janvier, Rémy Beauregard avait perdu une bataille : sa rencontre avec un comité chargé d'évaluer son travail avait mal tourné. Démoli, il avait pleuré toute la nuit, selon ce que sa femme a confié à plusieurs proches. La nuit suivante, il a été terrassé par une crise cardiaque.

Son conseiller, celui qui lui avait suggéré de laisser son poste, a été assommé en apprenant la nouvelle. «Il avait raison sur le fond, mais il fonçait tout droit sur un mur», nous a-t-il confié.

Changement de cap

Fondé en 1988, le centre Droits et Démocratie est indépendant du gouvernement fédéral, même si c'est Ottawa qui nomme son président et les membres du conseil d'administration.

Depuis deux ans, plusieurs hommes proches de la droite conservatrice et pro-israélienne ont fait leur entrée au conseil. Parmi eux, il y a l'avocat Jacques Gauthier, auteur d'une thèse controversée selon laquelle Jérusalem appartient légalement au peuple juif.

Ou encore Michael Van Pelt, qui dirige Cardus, un groupe de réflexion chrétien. «Rien n'est possible sans le pouvoir créateur de Dieu», clame le titre d'un article paru dans le dernier numéro de Comment, une publication de Cardus.

David Matas, avocat de B'nai Brith, et Brad Farquhar, candidat conservateur aux élections de 2006, font partie de cette «cuvée» de nominations, ainsi qu'Aurel Braun, président du conseil depuis mars 2009.

Selon plusieurs témoignages recueillis par La Presse, c'est avec l'arrivée de ce dernier qu'apparaissent les signaux annonciateurs de la crise.

Dès le printemps 2009, Aurel Braun se montre indigné par des subventions totalisant 30 000 $ que Droits et Démocratie vient d'accorder à trois groupes voués à la défense des droits de l'homme dans les territoires occupés par Israël. Lors de la funeste réunion de janvier dernier, le conseil d'administration a d'ailleurs rétroactivement «répudié» ces subventions.

L'autre sujet de préoccupation d'Aurel Braun, au moment où il entre en fonction : la Conférence mondiale contre le racisme, appelée «Durban 2», qui est boycottée par plusieurs États, dont le Canada. Et le rôle joué par le bureau de Droits et Démocratie à Genève, où cette conférence devait avoir lieu en avril 2009.

Rémy Beauregard a assuré le conseil que Droits et Démocratie ne participerait d'aucune manière à cette conférence controversée, indique le procès-verbal de la réunion de mars 2009. Le message n'a pas passé.

Évaluation secrète

Mais c'est une évaluation de Rémy Beauregard menée à son insu qui a fait sauter la marmite. Laissant de côté une représentante du gouvernement qui aurait dû participer au processus, Aurel Braun, Jacques Gauthier et un autre administrateur, Elliott Tepper, envoient un rapport dévastateur au bureau du premier ministre, sans en souffler mot au principal intéressé.

Ce dernier devra recourir à la Loi sur les renseignements personnels pour obtenir ce rapport d'évaluation. Il y découvre une note de Jacques Gauthier, qui déplore que le personnel de Droits et Démocratie ne compte aucun employé juif.

«C'est totalement inacceptable pour un membre du Conseil de s'enquérir de l'affiliation ethnique ou religieuse d'un membre du personnel!» s'indigne-t-il dans la réplique qu'il lit, en juin 2009, aux membres du conseil d'administration.

Selon cette réponse, que La Presse a obtenue, Rémy Beauregard doit aussi réitérer que, contrairement à ce dont l'accusent ses détracteurs, Droits et Démocratie ne s'est pas fait accréditer à la conférence Durban 2.

Il se défend aussi d'avoir accordé des subventions à des groupes palestiniens «terroristes» : contrairement à ce que dit le rapport d'évaluation, l'un de ces groupes, Al-Haq, n'est pas établi à Gaza et n'est pas dirigé par le Hamas, corrige-t-il.

Mais surtout, M. Beauregard proteste contre le secret qui a entouré l'évaluation dont il a fait l'objet : «Dans toute ma carrière, je n'ai jamais rien vu de tel !»

En ce mois de juin 2009, Rémy Beauregard compte encore une majorité de fidèles au conseil, qui rejette le rapport d'évaluation et appelle ses auteurs à refaire leurs devoirs. Ce qu'ils ne feront que six mois plus tard, en janvier 2010, une fois assurés de leur majorité.

C'était le dénouement de ce que Payam Akhavan décrit comme une «prise de contrôle hostile par un groupe d'idéologues».