Malgré d'incontournables ajustements en raison de la barrière de la langue, l'enquête préliminaire de Touba Mohammad Yahya, cette Montréalaise de 40 ans accusée du meurtre de trois de ses filles et de la première femme de son mari, va bon train à Kingston.

Christiane Desjardins LA PRESSE

Son mari, Mohammad Shafia, 56 ans, ainsi que leur fils aîné, Hamed, 19 ans, font face aux mêmes accusations. Les accusés sont représentés par trois avocats d'expérience qui comptent parmi les meilleurs criminalistes de Kingston, selon ce que La Presse s'est laissé dire. Quand le temps sera venu, en 2011 peut-être, tous trois devraient avoir un procès commun puisqu'on leur reproche une aventure commune.

L'enquête préliminaire vise à tester la preuve de la Couronne. Contrairement à madame, les deux hommes admettent qu'il y a assez de preuves contre eux pour les inculper tout de suite. Néanmoins, ils assistent quand même à l'enquête préliminaire de madame, qui a commencé mardi dernier.

Me Peter Kemp, qui représente le père, et Me Clyde Smith, qui représente le fils, étaient présents à l'ouverture de la séance, mais ils ne sont pas restés longtemps. Leurs clients assistent donc seuls à l'audience. Seul le fils parle couramment l'anglais. Il faut donc tout traduire pour ses parents.

Dans la boîte vitrée aménagée pour eux, les deux interprètes venus d'Ottawa ne peuvent relâcher leur vigilance une seconde. En traduction quasi simultanée, ils doivent passer du farsi à l'anglais et vice versa, sans compter qu'il faut parfois interpréter le dari, une variante de la langue persane.

Voiture immergée

Cette terrible et déconcertante affaire a fait grand bruit l'été dernier. Le matin du 30 juin, on a découvert une Nissan Sentra immergée dans l'écluse de Kingston Mills, à l'extrémité sud du canal Rideau. À l'intérieur se trouvaient quatre cadavres: ceux des soeurs Zaïnab, 19 ans, Sahari, 17 ans, et Gaeti, 13 ans, ainsi que celui de Rona Amir Mohammad, 49 ans.

Le drame est survenu alors que la famille Shafia (le père, la mère, leurs sept enfants ainsi que Rona, présentée d'abord comme une tante), revenaient d'un voyage d'agrément à Niagara Falls. D'origine afghane, ces 10 personnes avaient résidé à Dubaï pendant plusieurs années avant d'immigrer au Canada, environ deux ans avant les événements. Tous demeuraient dans un logement de la rue Bonnivet, à Saint-Léonard.

Dans les jours qui ont suivi le drame, Mohammad Shafia avait laissé entendre aux médias qu'il s'agissait d'un funeste accident, probablement dû à la témérité de son aînée, Zaïnab.

Mais quelques jours après la découverte des corps, la police a appris que Rona était en fait la première femme de monsieur. Une hypothèse de «crime d'honneur» a également été évoquée. Le 22 juillet, le père, la mère et le fils ont été arrêtés et accusés de quatre meurtres prémédités pendant que leurs trois autres enfants étaient pris en charge par la DPJ. Détail troublant, on reproche aussi aux accusés d'avoir comploté à partir du 1er mai 2009 pour commettre les quatre meurtres. Les causes de la mort n'ont jamais été révélées jusqu'à présent, si bien qu'on ignore si les malheureuses ont péri noyées ou autrement.

La logistique

Le palais de justice de Kingston occupe un espace modeste dans un grand édifice de béton de la rue Wellington, qui abrite aussi le ministère de la Santé. Détenus séparément puisqu'ils ne doivent pas avoir de contact entre eux, les trois accusés sont amenés chaque jour au palais et entrent menottés, à tour de rôle, dans la salle d'audience no 1. Ils sont escortés par des policiers qui se placent stratégiquement entre eux pour les empêcher de communiquer.

Lors de l'ouverture de la séance, mardi, les procureurs de la Couronne Gerard Laarhuis et Laurie Lacelle ont déposé deux classeurs à anneaux, qui contiennent leur preuve. Puis ils ont commencé à faire défiler leurs témoins, des policiers jusqu'à présent. Me David Crowe, qui représente madame, contre-interroge les témoins sans étirer la sauce.

Le juge Stephen J. Hunter préside l'enquête préliminaire avec souplesse, sans bousculer quiconque, mais en imposant un rythme soutenu. Pour terminer l'écoute d'une preuve, il n'hésite pas à prolonger l'audience après les heures habituelles, et les pauses du midi ne durent pas plus d'une heure, parfois moins.

La sécurité est assurée par des agents du SWAT du service de police de Kingston, qui scrutent les spectateurs et fouillent la salle avant chaque reprise d'audience. Manifestement, les autorités s'attendaient à une plus grande affluence.

Le premier jour, la salle était presque pleine, en raison notamment de la présence de quelques connaissances des accusés et de plusieurs représentants des médias. Mais le lendemain, il n'y avait pratiquement plus personne. Les gens étaient retournés à leurs occupations et, hormis le quotidien local, les autres médias n'y voyaient plus d'intérêt vu l'ordonnance de non-publication qui empêche de dévoiler la teneur des débats.

À moins de contraintes inattendues, l'enquête préliminaire devrait être terminée d'ici au 26 février. Précisons enfin que le procès (devant jury) aura lieu dans un autre palais de justice, plus grand, rue Court, à Kingston.