Voyager, c’est plonger dans un inconnu parfois rocambolesque, parfois bouleversant de beauté. Quatre de nos chroniqueurs font le récit de voyages aux souvenirs impérissables. En troisième lieu, Yves Boisvert.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

PHOTO YVES BOISVERT, LA PRESSE

« Les hauteurs [des monts Groulx-Uapishka] sont parsemées de blocs erratiques, pour nous des rochers roulés jusque-là par des géants, mais en fait, des cailloux pour les glaciers qui les ont déposés en glissant il y a des milliers d’années », écrit Yves Boisvert.

Ce n’était qu’un arrêt sur la route du Labrador, mais tant qu’à remonter la Manicouagan, on n’allait pas manquer ça.

Je ne pensais pas qu’on pût être bouleversé à ce point par des turbines et du béton. Manic-5 n’est plus le plus gros barrage ni le plus grand fournisseur de mégawatts, mais il demeure le plus mythique.

Entrer dans le ventre de Manic-5, c’est pénétrer dans la cathédrale rude et splendide de la modernité québécoise.

Pour notre jeune guide, les noms de Jean Lesage ou de René Lévesque résonnaient d’un écho aussi lointain que ceux de Papineau ou de Jean Talon, ce qui donnait à cette visite une dimension encore plus émouvante.

Nous marchions dans l’histoire davantage que dans un ouvrage d’ingénierie.

Elle nous racontait l’épopée héroïque de cette construction au milieu de la forêt boréale comme si l’on visitait Gizeh, et c’est vrai, ça tient du mystère des pyramides, quand on y pense.

Dire qu’on l’associe à la nationalisation de l’électricité sous Lesage et Lévesque… Quand c’est Duplessis qui en a lancé la construction en 1959, au moment où Daniel Johnson était ministre des « Ressources hydrauliques ». Et comme une cruelle ironie, c’est en visitant le barrage neuf ans plus tard comme premier ministre qu’il y est mort.

C’était un pèlerinage presque accidentel, tout juste une parenthèse dans une traversée du territoire. Mais se promener sur le barrage et dans ses voûtes, c’est marcher dans les pas de milliers de travailleurs, ouvriers anonymes d’une ambition nationale splendide.

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Après la visite, la plupart des gens virent à 180 degrés et retournent comme dans la chanson à Trois-Rivières ou dans les rues « sales et transversales » de Montréal. Nous allions vers le nord du Nord.

La route 389 est parfois en asphalte, parfois en terre, souvent en construction. À part le Relais Gabriel, un bon deux heures passé Manic, il n’y a nulle part pour gîter avant Fermont, vu qu’on a rasé Gagnon. De la ville minière effervescente et éphémère restent ces trottoirs enherbés le long de la route, un panneau des anciennes familles, près du lac, pour témoigner de cette ville d’une seule génération.

Il reste aussi, loin de la route 389, une immense tache beige et blanc qu’on ne voit que du ciel, balafre minière jamais refermée.

Et pour aller au ciel, justement, il y a les monts Groulx-Uapishka.

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PHOTO YVES BOISVERT, LA PRESSE

« Les sentiers sont difficiles à trouver, ils sont entretenus par les Amis des monts Groulx, et au mois de juillet, il faut se colleter à la mouche noire qui vous attend en rangs serrés entre les vieilles épinettes blanches », écrit Yves Boisvert.

Les sentiers sont difficiles à trouver, ils sont entretenus par les Amis des monts Groulx, et au mois de juillet, il faut se colleter à la mouche noire qui vous attend en rangs serrés entre les vieilles épinettes blanches.

On n’y a vu personne, en montant comme en redescendant.

Personne, mais une empreinte d’ours. Mais des pics à dos noir. Mais de la neige au sommet, dans laquelle nous nous sommes assis, hilares, au bord d’un lac glacial.

Les hauteurs sont parsemées de blocs erratiques, pour nous des rochers roulés jusque-là par des géants, mais en fait, des cailloux pour les glaciers qui les ont déposés en glissant il y a des milliers d’années.

Là, au milieu du lichen croustillant qui tapisse les sommets arrondis, plein de fleurs minuscules sont battues par le vent. Une nature miniaturisée qui n’a pas de temps à perdre.

On est à 1000 m d’altitude, mais on a changé de climat, changé de région. Et sauf cette mine abandonnée qui est comme un puits de lumière blonde vue d’aussi loin, c’est des verts et des bleus qui vous enserrent.

Je me suis couché sur le dos. J’ai pensé respirer un grand coup, mais c’est comme si j’étais moi-même respiré par un poumon plus grand.

En redescendant, on voyait mieux les nuances des verts des sphaignes, des lichens et des conifères.

J’oublie toutes les mouches, sauf quand je regarde les photos de mon ami, couvert d’un filet. J’ai préféré les morsures supplémentaires à l’emprisonnement de nylon brun.

J’oublie les mouches, mais pas cette sensation d’infini, sur un des toits du Québec. Y a de quoi s’y promener longtemps.

Sauf qu’on avait un plan, de la route à faire et la vieille toune de Claude Dubois en tête.

Je dois retourner vers le nord / Chanter l’été du Labrador

Mais comme on chante pas très bien, on l’a gardée dans notre tête, et avec elle le goût d’y retourner encore, encore…