L’Hôtel de glace est l’un des joyaux touristiques de la province, voire du pays. Pourtant, bien des Québécois semblent frileux à l’idée d’y séjourner. Alors que la tendance est à la « célébration » de notre nordicité, notre journaliste a décidé de passer une nuit dans la spectaculaire construction à Valcartier. Compte rendu d’une visite pas si glaciale que ça !

Publié le 22 janvier
Ève Dumas
Ève Dumas La Presse

Dodo sur glace

PHOTO PASCAL RATTHÉ, COLLABORATION SPÉCIALE

Notre journaliste a passé la nuit dans cette suite qui fait voyager dans les Andes et qui s’appelle El condor pasa.

La décision de construire l’Hôtel de glace cet hiver relève d’une très belle folie, sachant que les voyageurs étrangers ne seraient pas au rendez-vous comme d’habitude et que les espaces communs ne pourraient être utilisés à leur pleine capacité. Mais il n’était pas question de priver les Québécois qui souhaitaient tenter l’expérience… ou y retourner.

« L’Hôtel de glace, c’est souvent perçu comme une expérience de type bucket list », admet Catherine Dumont, aux communications et marketing du Village vacances Valcartier. Cela dit, le délégué commercial Frédéric Johansen, lui, en fait l’expérience chaque année depuis que l’Hôtel de glace a été acquis par son employeur, en 2016.

Avant la glace, la neige

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Le bar de l’Hôtel de glace doit attendre avant de pouvoir recevoir les fêtards.

De Montréal, il faut rouler pendant trois heures pour se rendre à Valcartier. Le programme était donc de bien se dégourdir les jambes, une fois arrivés au vaste complexe récréotouristique. Le Centre de jeux d’hiver est ouvert. Le parc aquatique intérieur Bora Parc ne l’est pas. Ce sera donc un après-midi de glissade sur tubes. Nordicité, quand tu nous tiens !

  • Le Centre de jeux d’hiver du Village vacances Valcartier est le paradis des familles.

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    Le Centre de jeux d’hiver du Village vacances Valcartier est le paradis des familles.

  • Félix-Antoine Dubé et son père Patrick sont au sommet de l’Everest !

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    Félix-Antoine Dubé et son père Patrick sont au sommet de l’Everest !

  • Mauricio Mora et Elizabeth Villa sont tout sourire au pied de l’Everest.

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    Mauricio Mora et Elizabeth Villa sont tout sourire au pied de l’Everest.

  • On peut se sucrer le bec à la cabane à sucre au pied des glissades.

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    On peut se sucrer le bec à la cabane à sucre au pied des glissades.

  • Deux patineuses profitent du sentier de glace, dans les décors de la Cité des donjons.

    PHOTO ÈVE DUMAS, LA PRESSE

    Deux patineuses profitent du sentier de glace, dans les décors de la Cité des donjons.

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Par chance, ce jeudi-là, la vague de froid a décidé de se retirer pendant 24 heures. Merci, météo ! Il n’y a néanmoins pas foule, ce qui permet de gravir et de dévaler l’Avalanche, l’Himalaya et même l’Everest jusqu’à épuisement de l’adrénaline.

Naturellement, les restaurants et les casse-croûtes du complexe sont fermés, sauf le Safari, qui sert des plats à emporter. Après quelques heures de jeu, on s’enfile une poutine au canard effiloché et oignons confits bien réconfortante, dans la chambre chauffée de l’Hôtel Valcartier (incluse avec la nuitée glacée), avant de partir à la découverte de l’Hôtel de glace.

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L’ambiance est douce et calme à l’intérieur de la chapelle de l’Hôtel de glace.

Nos guides sont Frédéric et Catherine, qui travaillent au Village vacances depuis sept ans. Nous commençons dans la chapelle, construction séparée du bâtiment principal où une sensation de calme s’installe rapidement. L’ambiance est douce et organique, avec ses motifs qui rappellent l’esthétique de l’architecte catalan Gaudí.

Hors COVID-19, une vingtaine de couples – venus d’ailleurs — se marient dans la chapelle chaque hiver. Vu l’interdiction de rassemblements à l’intérieur, les mariages sont reportés. Pour favoriser les déplacements à sens unique, le concepteur Hervé Bouvet a exploré une nouvelle configuration en Y, qui a posé quelques défis logistiques tout en donnant un résultat particulièrement harmonieux et symétrique.

Nous passons par la Zone ludique, où une dizaine de sculpteurs et autres travailleurs s’affairent à terminer les décorations du labyrinthe et de la grande glissade. L’un d’entre eux, Thomas Meloche, semble bien satisfait d’avoir enfin terminé son astronaute géant, après deux jours de dur labeur.

Le bar de l’hôtel éphémère est aussi une attraction considérable et une importante source de revenus, en temps normal. Bien que personne ne sache si les cocktails dans des verres de glace et le champagne en coupe sculptée pourront être servis cet hiver, aucun effort n’a été ménagé pour rendre l’endroit spectaculaire. C’est une équipe de sculptrices qui a réalisé le bar cette année, la même à qui Hervé Bouvet a confié les dessins de la chapelle.

S’habiller pour dormir

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Ici, on est à Las Vegas.

Il est important de savoir que, contrairement aux personnages du film Die Another Day, vous ne vous promènerez pas en smoking et en robe de soirée dans l’Hôtel de glace. Vous ne dormirez pas non plus nu dans des draps de satin sous une peau de bête. C’est plutôt un sac de couchage Toundra de The North Face qui vous attend dans la chambre. Le look final vous rapprochera plus de la chenille que de l’agent secret.

La préparation pour une nuit à l’Hôtel de glace n’est pas une rigolade. Il est impératif d’apporter sous-couches d’extérieur en laine ou en matière synthétique – oubliez le coton –, tuque, mitaines, chaussettes, écharpe de rechange pour ne pas se glisser dans son sac de couchage avec des vêtements humides, ne serait-ce qu’un tantinet. Vous avez peur d’avoir froid ? Sachez que vous risquez plutôt d’avoir trop chaud dans votre sarcophage et que votre transpiration est la pire des ennemies ! Il faut l’éviter à tout prix, alors pas de suremballage au moment du dodo.

Cette année, il y a 24 chambres et suites thématiques, une douzaine de moins que d’habitude. L’équipe de conception a choisi le thème du voyage autour du monde pour créer les décors. Des fonds marins à l’espace en passant par l’Égypte ancienne, on se laisse dépayser d’une suite à l’autre.

Après un bain bouillant dans la chambre – pour l’instant, l’accès à la « zone nordique » de l’Hôtel de glace, où se trouvent sauna et spa, est interdit –, c’est le moment de faire la transition vers la suite hivernale, qui accueille les courageux dès 21 h. Il est 21 h 30. « El condor pasa » est le plus enveloppant des espaces nocturnes, avec les ailes de l’oiseau qui se déploient au plafond.

  • La suite viking est très détaillée.

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    La suite viking est très détaillée.

  • On passe aussi par le Mexique.

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    On passe aussi par le Mexique.

  • Et on fait une place à l’Australie.

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    Et on fait une place à l’Australie.

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À 22 h passées, le foyer n’a toujours pas été allumé. Celui-ci n’émettra pas de chaleur, mais sa chaleureuse lumière serait néanmoins appréciée avant de tomber dans les bras de Morphée. Que faire ? Le sac de couchage a déjà été enfilé, ajusté. Les vêtements sont rangés dans un sac à côté du lit. La solution qui occasionnera le moins de perte de chaleur : sautiller jusqu’à la « porte » et attendre le passage d’un préposé. Par chance, ce n’est pas long avant qu’un autre humain arpente le corridor et cinq minutes plus tard, de beaux reflets orangés illuminent la chambre, et le crépitement du feu fait à lui seul monter la température (psychologique) de quelques degrés.

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Le carnaval de Venise s’invite à Valcartier.

À vrai dire, ce n’est pas le froid qui est le plus grand défi d’une nuitée à l’Hôtel de glace, du moins pas dans notre cas. C’est plutôt la sensation d’être vraiment à l’étroit dans son sac de couchage.

Yannick, qui allume notre feu, travaille pour l’Hôtel de glace depuis 16 ans. Il confirme que la claustrophobie, qu’elle soit due au cocon de tissu ou à un sentiment d’oppression généralisé, serait une des principales sources d’abandon. Dès qu’il prononce ces paroles, un léger sentiment de panique se met à monter. « Sortez-moi d’ici », crient les membres coincés dans le sarcophage. C’est alors que les années de pratique yogique sont mises à profit. Quelques respirations profondes et le calme revient. On glisse tout doucement au pays des rêves.

Le matin (après au moins deux ou trois appels au réveil !), la situation s’est renversée : on n’a pas du tout envie de quitter son cocon pour enfiler bottes et manteau froids. Mais il le faut, avant 9 h, moment auquel le personnel de l’Hôtel de glace refait les lits avec la superbe literie sur mesure et prépare chaque suite à recevoir les visiteurs de jour, dès 10 h.

A-t-on bien dormi ? C’est très relatif. Il y aura eu quelques réveils pendant la nuit, à cause d’un petit excès de la chaleur qui fait craindre la transpiration, d’un bout du nez un peu gelé ou d’un changement de position qui fait tomber la tuque (la cagoule est peut-être une option à considérer). Néanmoins, après 10 heures passées dans une pièce humide à – 5 °C, on se sent suffisamment en forme pour faire quelques tours du sentier de patin, qui sillonne les structures enneigées des attractions d’été du Village, sur 1 km. Mais d’abord : une douche bouillante !

Le prix – 399 $ avant taxes (la semaine) pour la petite chambre de base sans décoration et jusqu’à 899 $ pour une suite thématique avec spa privé, la fin de semaine – pourrait refroidir de nombreux curieux. L’expérience est cependant unique et elle inclut une chambre chauffée avec bain dans l’hôtel Valcartier, pour se réchauffer avant et après la nuitée, pour manger ou pour dormir en cas d’abandon. La nuitée donne aussi droit à des rabais sur certains autres services du complexe. Et, bien sûr, on peut visiter les installations sans passer la nuit pour 29,99 $ par adulte.

Consultez le site du Village vacances Valcartier

Des tonnes de neige, des milliers d’heures, un exploit architectural

PHOTO PASCAL RATTHÉ, COLLABORATION SPÉCIALE

Le sculpteur Thomas Meloche met les dernières touches à son astronaute géant.

Malgré les circonstances que nous connaissons, la neige pour construire l’Hôtel de glace a commencé à être soufflée à la fin de novembre, comme d’habitude.

On a toutefois vu un peu moins grand cette année, avec 24 chambres et suites thématiques au lieu d’une quarantaine, et une utilisation plus parcimonieuse de la glace. Celle-ci est usinée, pour en assurer la transparence, et son prix, comme à peu près tout, a explosé pendant la pandémie.

PHOTO FOURNIE PAR L’HÔTEL DE GLACE

On voit ici les fameux moules qui servent à construire la base de l’hôtel.

Il a tout de même fallu plus de 2000 blocs de glace et 15 000 tonnes de neige pour bâtir le palais éphémère de 35 000 pi⁠2. Pas moins de 8000 heures, travaillées tant de jour que de nuit, sont nécessaires à la construction qui s’étale sur six semaines. Avant son décès d’un cancer foudroyant, en 2016, le fondateur du Village vacances Valcartier, Guy Drouin, n’avait pas hésité à investir dans de nouveaux moules géants pour permettre d’accélérer l’exécution de la structure de base. Coulée de neige, cure, durcissement, retrait des moules et on recommence ! Plus il y a de moules, moins on perd de temps.

Des travailleurs fidèles au poste

PHOTO ÈVE DUMAS, LA PRESSE

Hervé Bouvet, directeur artistique du Village vacances Valcartier, où il travaille depuis 20 ans, nous montre quelques dessins de la chapelle 2022.

Les sculpteurs et sculptrices peuvent alors se mettre à l’œuvre, sous la direction d’Hervé Bouvet. Ils reviennent année après année, qu’ils soient québécois ou étrangers. Ce sont pour la plupart des gens qui voyagent beaucoup et qui travaillent sur les autres hôtels de glace du monde, situés au Japon et en Scandinavie, entre autres. Souvent, ces artistes manipulent aussi d’autres matières éphémères, comme le sable.

« Je me réjouis de voir qu’il y a une relève dans ce domaine », lance M. Bouvet, qui travaille lui-même au Village vacances depuis 20 ans. On lui doit les décors du parc aquatique extérieur, ceux du Bora Parc, ceux des cafétérias et des restaurants du complexe et bien d’autres. La transition vers l’Hôtel de glace s’est faite bien naturellement. Dessinateur en génie civil dans une autre vie et créateur de vitraux dans ses temps libres, il était la personne toute désignée pour prendre la relève de l’ancien directeur artistique, Pierre L’Heureux.

PHOTO PASCAL RATTHÉ, COLLABORATION SPÉCIALE

Le sculpteur Jonathan Bouchard est à l’œuvre dans la Zone ludique.

« C’est exigeant de travailler au froid comme ça, surtout au début de la construction, quand les extrémités des bâtiments ne sont pas fermées et que le vent de la rivière Jacques-Cartier souffle dans les corridors », admet le Français d’origine.

À terme, son travail et celui de son équipe sont admirés par environ 100 000 personnes par hiver – hors COVID-19. L’an dernier, ce chiffre était bien inférieur, mais, comme ses collègues, il se réjouit de voir plus de Québécois s’intéresser à l’Hôtel de glace et « embrasser leur nordicité » !