Pour célébrer le passage à la quarantaine, mes amis et moi avons décidé de réaliser une expédition unique en son genre en allant faire la traversée des monts Groulx. Le plan de match : naviguer pendant quatre jours à travers les montagnes avec carte et boussole, sur un territoire non balisé où les sentiers n’existent pas, dans un îlot arctique situé en plein cœur de la forêt boréale. Récit d’une expédition hors-norme.

Guillaume Roy, Initiative de journalisme local Le Quotidien

Du haut du mont Provencher, à 1082 mètres d’altitude, un des plus hauts sommets du massif des monts Groulx, la vue à 360 degrés est à couper le souffle. À l’est, on peut apercevoir le réservoir Manicouagan qui entoure l’île René-Levasseur, témoignant de l’impact d’une météorite de 5 kilomètres de diamètre qui a frappé la terre il y a 214 millions d’années.

De l’autre côté, l’horizon s’étend à l’infini au-dessus de la mer de montagne. Le plateau de plus de 1000 mètres d’altitude détonne dans le paysage, car on n’y retrouve aucun arbre sur les sommets. Le climat est si rigoureux à cette altitude que l’on retrouve un îlot de végétation arctique en plein cœur de la forêt boréale.

En regardant le paysage, on a l’impression de voir l’impact que la météorite a laissée sur le territoire, qui, telle une goutte d’eau qui tombe dans un lac, crée des vagues qui ont pris la forme d’énormes crêtes et des vallées. L’endroit est si spécial qu’il est devenu une réserve de biodiversité en 2009, dénommé Uapishka, un terme en nehlueun (la langue innue), qui signifie « sommets rocheux toujours enneigés ».

Il a fallu compter cinq heures de marche, chargés comme des mules avec près de 25 kilogrammes d’équipement sur le dos, pour atteindre notre premier sommet des monts Groulx. Devant nous se dresse notre défi pour les quatre prochains jours, c’est-à-dire la traversée de la chaîne de montagnes du sud vers le nord sur une distance d’environ 50 kilomètres.

Nous sommes un groupe de sept amis de longue date, rencontrés au secondaire et au cégep, qui viennent d’atteindre la quarantaine. Pour souligner le passage du temps et vivre pleinement la « bromance » (contraction de « brother » et « romance ») qui nous unit, nous avons décidé de vivre une aventure unique en son genre, la traversée des monts Groulx, une chaîne de montagnes qui s’érige à plus de 335 kilomètres au nord de Baie-Comeau, sur la route 389, qui se rend à Fermont.

À plus de 10 heures de route de Québec, c’est une expédition qui nécessite une bonne préparation, car les monts Groulx se trouvent en milieu isolé, dans la grande nature sauvage, où la météo peut changer d’une minute à l’autre. Mal préparé, sans outils de communication adéquats, la situation peut tourner au cauchemar en quelques minutes, comme ce fut le cas lors de cinq expéditions l’année dernière, lorsque des randonneurs ont dû être évacués par hélicoptère. Les deux plus grands dangers selon Guy Boudreau, un guide dans les monts Groulx sont l’hypothermie et perdre son chemin. Deux facteurs évitables en ayant les connaissances appropriées, notamment pour se déplacer en complète autonomie, ont-ils lancé comme message aux randonneurs sur la page Facebook des Amis des monts Groulx.

« C’est avec beaucoup d’appréhension que nous nous sommes rendus dans les monts Groulx après avoir entendu des histoires assez rocambolesques d’autres randonneurs, mais une fois sur place, avec la température parfaite, la traversée des monts Groulx s’est avérée un plaisir continu, un défi personnel très satisfaisant et une expérience inoubliable », note mon pote Philippe Veilleux.

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PHOTO GUILLAUME ROY, LE QUOTIDIEN

Une vallée typique des monts Groulx

Notre séjour avait débuté la veille, sur les rives du réservoir Manicouagan où nous avions planté nos tentes avant d’entamer l’expédition. Au petit matin, nous avons réparti l’équipement et la bouffe équitablement pour commencer notre périple en empruntant le sentier Provencher, au km 335 sur la route 389.

C’est à cet endroit que Jacques Duhoux, un Belge d’origine qui est aujourd’hui âgé de plus de 80 ans, a construit le camp Nomade en 1980. Tout comme Michel Denis et Guy Boudreau, les deux seuls autres résidents du secteur, l’homme adore recevoir les visiteurs qui doivent passer devant chez lui pour aller vers les sommets. Il a même construit un camp pour les visiteurs. Pour y loger, il faut payer une heure de travail, dit-il, lorsqu’on l’a rencontré sur les rives du ruisseau Provencher. À proximité de chez lui, on peut aussi apercevoir quelques dizaines de structures de « land art », des projets réalisés par des bénévoles lors des corvées annuelles des Amis des monts Groulx, une association qui développe la randonnée sur le massif depuis 1987.

« Arriver au bout du sentier, prendre sa carte et sa boussole et se dire qu’à partir de maintenant et pour les 3 prochains jours ce sera la liberté et l’autonomie totale, c’est un sentiment enivrant », remarque Charles Ouellet.

Cette réalité amène d’abord une certaine dose d’anxiété, car personne ne veut se perdre en montagne, mais ce sentiment se transforme rapidement en un sentiment de liberté enivrant, car on peut aller où l’on veut.

« Le sentiment de liberté de prendre la direction qu’on veut, suivre les rivières ou gravir les montagnes, c’est indescriptible, souligne Simon Ménard, un ami de longue date. Et de partager tous ces moments avec 6 de ses meilleurs chums, ça vaut de l’or ».

« Le sentiment de marcher sans sentier avec un horizon de sommets à perte de vue, sans aucun signe de traces humaines, est juste incroyable, renchérit Marc-Antoine Brouillette. C’est quelque chose que je n’avais jamais vécu ».

Sur le chemin, on doit parfois monter ou descendre des falaises escarpées, traverser de nombreux cours d’eau ou encore franchir des sections qui sont encore couvertes de neiges en ce début de juin. Avec une lourde charge sur le dos, nos bâtons de marche nous rendent alors un fier service. Heureusement, les moustiques, qui sont carrément envahissants en été, ne sont pas encore présents.

Vers 16 heures, les jambes commencent à se faire molles et on décide de chercher le meilleur site pour le campement. Le seul problème : le sol est détrempé partout, vraiment partout. On nous avait dit qu’on se mouillerait les pieds pendant cette expédition, mais on n’avait pas saisi que le massif est en fait une éponge géante. C’est un massif recouvert d’une épaisse couche de sphaigne, une énorme tourbière, qui est gorgée d’eau. On y retrouve plusieurs lacs de montagne et de ruisseau, mais je crois qu’il y a plus d’eau dans la végétation que dans les cours d’eau. Les monts Groulx agissent ainsi comme un réservoir d’eau du réservoir Manicouagan.

« On est souvent inconscient de la chance qu’on a d’avoir dans notre cour arrière des endroits presque intouchés comme les monts Groulx, des paysages incroyables, une vue infinie sur l’horizon, des ciels bordés d’étoiles comme en voit peu, mais surtout l’abondance d’air et d’eau pure en quantité à notre portée », note Rémi Lapointe, un comparse dans l’aventure.

Cette eau pure est bien pratique pour s’abreuver, mais moins pour établir un campement au sec. Heureusement, nous avions amené des bâches pour nous protéger de la pluie, mais elles serviront plutôt à couvrir le sol sous nos tentes.

Pour nous protéger des vents qui soufflent à tout rompre sur les sommets, nous décidons de descendre dans une vallée en bordure du lac du Leurre. À cet endroit, on retrouve des arbres épars, nous permettant de faire un petit feu pour la soirée, question de nous sécher les pieds. Au petit matin, nous faisons disparaître toutes les traces de notre passage, cachant le cercle de feu avec de la sphaigne, afin de laisser les lieux aussi sauvages qu’avant notre arrivée.

Le lendemain matin, nous repartons à l’aventure, marchant à travers monts et vallées, traversant de multiples ruisseaux, pour atteindre le mont Verrier, le point culminant des Groulx, à 1097 mètres d’altitude. Pour la nuit, nous avons trouvé un autre site bordé par un magnifique ruisseau et entouré d’énormes épinettes noires, probablement épargnées par le feu pendant des siècles. Pendant la soirée, la neige s’est mise de la partie, laissant quelques centimètres au sol, mais ce fut la seule averse du séjour.

Cet écosystème est complètement différent de ce que nous connaissions, ce qui ajoute une touche de magie au périple. Le sentiment de grandeur, d’immensité, de liberté est présent en tout temps, et donne des ailes, malgré la fatigue après avoir parcouru une douzaine de kilomètres par jour.

Les deux premiers jours ont été les plus difficiles, car notre corps s’est ensuite habitué pour boucler le parcours en quatre jours. À la fin du périple, nous redescendons dans la forêt boréale et nous atteignons le camp de Michel Denis, un guide de montagne à la retraite installé au km 365 depuis quelques décennies, qui nous accueille pour un brin de jasette.

En soirée, de retour sur les rives du réservoir Manicouagan, en regardant les aurores boréales qui dansent dans le ciel, nous réalisons à quel point nous venons de faire une randonnée de rêve dans sur un territoire sauvage qui gagne à être connu.

Une histoire de « bromance »

Au-delà de l’aventure physique, ce périple a aussi permis de célébrer l’amitié qui nous unit depuis plus de 20 ans. Les liens sont si importants que ça ressemble davantage à de la fraternité, ou de la « bromance ». Au fil du temps, on a même créé un nom qui unit notre groupe, « La Sainte Famille (LSF) ». Il n’a pas été possible d’inclure toute la LSF dans le voyage, mais Marc-Antoine, Rémi, Charles, Philippe, Jérémie et Simon y étaient. Malgré nos différences, nos défauts, nos divergences d’opinions, tout est simple avec mes « boys ». On se taquine constamment, on s’obstine un peu, mais on rit surtout aux éclats. On se fait confiance et on sait qu’on peut compter les uns sur les autres, ce qui rend l’aventure encore plus agréable. C’est fou à quel point ça fait du bien d’être accepté tel qu’on est, sans jugement, en tout temps. Une simplicité qui donne des ailes ! « Au-delà du défi physique pendant la traversée, c’est l’esprit de fraternité entre 7 amis, pendant 7 jours qui font le plus de bien. Les monts Groulx, ces amis-là, c’est vrai, c’est pur, c’est authentique, c’est beau », de conclure Jérémie Fournier, alias Jim.

Consultez plus d’informations sur les monts Groulx Consultez le site d’Aventure Uapishka