Avec plusieurs grandes rivières sauvages à portée d’aviron, le Saguenay–Lac-Saint-Jean est un territoire de choix pour la pratique des sports d’eau vive, dont le canot. Et comme ce fut le cas pour plusieurs sports de plein air, la vague pandémique a propulsé la pratique de ce mode de transport et de découverte du territoire unique en son genre. Reportage au rythme des rivières de la région.

Guillaume Roy, Initiative de journalisme local Le Quotidien

Agenouillé dans mon canot, en regardant le prochain rapide qui se dresse devant nous, je sens une dose d’adrénaline m’envahir. Les vagues sont de bonnes dimensions, et lorsque le canot les fracasse, de l’eau nous éclabousse le visage. Mon partenaire, qui est à l’arrière du canot, dicte la ligne que nous emprunterons pour négocier le rapide de classe R3. « Si tu vois une roche, fais un appel », dit-il, en faisant référence à un coup de pagaie pour tasser le devant de notre embarcation.

C’est le premier rapide de la journée, à l’occasion de notre descente d’une section d’une quinzaine de kilomètres sur la rivière Ashuapmushuan, entre la chute de la Chaudière et la halte des Draveurs.

En s’enfonçant dans la rivière, c’est la première fois que je peux admirer la vallée de l’Ashuapmushuan de points de vue uniques, en avironnant d’un rapide à l’autre.

« Se déplacer en canot permet d’accéder à des endroits qui sont inaccessibles à moins de se déplacer sur l’eau, ce qui rend l’aventure encore plus intéressante », estime David Lapierre, membre du conseil d’administration du Club de canot d’eau vive l’Aviron Saguenay.

Selon ce dernier, la pandémie a permis à plusieurs adeptes de renouer avec ce sport, tout en le faisant connaître à de nouveaux pratiquants. Ainsi, le nombre de membres a augmenté de 25 %, les formations d’initiation affichent complet et le club a dû refuser des participants, si bien qu’une autre formation pourrait être organisée plus tard cet été.

Pour stimuler la pratique de manière sécuritaire, le club organise des sorties pour les membres un soir par semaine sur la rivière Shipshaw, ainsi que des descentes pratiquement toutes les fins de semaine, notamment sur les rivières Ashuapmushuan, Métabetchouane, Sainte-Marguerite, Batiscan (en Mauricie), Malbaie et Portneuf (sur la Côte-Nord). « On est vraiment chanceux dans la région parce qu’il y a beaucoup de variété et les rivières sont très accessibles, souligne-t-il. Plein de gens partent de l’autre bout du monde pour venir ici, alors qu’on a ça dans notre cour arrière. »

En adhérant au club, pour un montant annuel de 60 $, il est possible de louer des canots pour à peine 25 $ par jour, en plus d’avoir accès à différentes formations.

Un trésor à découvrir « C’est incroyable, le trésor qu’on a entre les mains », croit Pierre Castonguay, canoteur et professeur au Cégep de Saint-Félicien, qui est revenu vivre dans la région en 2007 pour avoir un meilleur accès à la nature.

« On n’est pas conscients de la valeur du patrimoine naturel qu’on a », ajoute-t-il.

Avec un groupe d’amis, il planifie une expédition de près de 200 kilomètres chaque année depuis quatre ans. Après avoir fait la Nestaocano, la Ouasiemsca, la Mistassibi Nord-Est, son groupe s’est attaqué à la rivière du Chef, cet été.

Julie Paquette, une autre canoteuse de Saint-Félicien, qui est de retour d’une expédition de six jours sur la Mistassibi Nord-Ouest, s’estime également extrêmement chanceuse d’avoir accès à d’aussi beaux territoires. « On est tellement choyés d’habiter tout près de cette grande nature sauvage », affirme-t-elle, pleine de gratitude.

À bord d’un canot, les contacts privilégiés avec la faune sont aussi plus faciles. « On ne représente pas une menace pour la faune et les animaux sont moins craintifs, souligne Pierre Castonguay. On peut être en fusion avec la nature. »

Par exemple, il a pu observer une femelle orignal et son veau sur une plage, la semaine dernière. Un moment magique, estime le canoteur.

Voyager en canot permet de vivre au rythme de la nature et de telles expéditions dans les contrées sauvages aident aussi à se déconnecter de la technologie. « En décrochant de son téléphone, ça permet de se reconnecter avec soi-même, de faire une pause, un recul du quotidien, de faire une réflexion pour trouver la paix intérieure, note Pierre Castonguay. Ça amène même un volet spirituel. »

« Voyager en canot permet de revenir aux choses simples de la vie et de passer du bon temps avec des amis », ajoute Julie Paquette.

Le voyage confortable

Alors que partir en canot-camping peut paraître une aventure laborieuse, loin du confort de la maisonnée, ce mode de déplacement permet un certain luxe, corrige David Lapierre. « Il est possible d’amener beaucoup d’équipement à bord d’un canot pour être très confortables pour dormir en forêt et pour faire des repas élaborés. Par exemple, un groupe de canoteurs du club a même apporté un méchoui sur la rivière récemment. »

Énorme croissance de l’achalandage pour les entreprises

Les entreprises qui organisent des séjours de canot dans la région ont vu leur achalandage augmenter considérablement depuis le début de la pandémie, tout comme les entreprises qui font la vente ou la fabrication d’équipement de canot.

« Je n’ai jamais vu autant de canots sur la Mistassibi Nord-Ouest », lance Gilles Granal, propriétaire d’Aventuraid, une entreprise de plein air de Girardville qui organise des séjours en canot depuis plusieurs années.

« À vue d’œil, je dirais que l’achalandage a augmenté d’au moins 50 % sur la rivière », ajoute-t-il, disant n’avoir jamais vu autant de voitures stationnées près de la mise à l’eau.

Depuis l’an dernier, l’entreprise régionale travaille avec Karavaniers, une compagnie qui offrait des voyages d’aventure à l’international à ses clients. Avec la pandémie, cette dernière a changé son offre de services pour proposer des aventures de très haute qualité au Québec, explique Richard Rémy, propriétaire. « Je ne pouvais plus recevoir des clients de l’extérieur, ma clientèle cible, et Karavaniers ne pouvait plus sortir du Québec, alors on est tous les deux gagnants », note Gille Granal.

Ce partenariat semble fonctionner, car les quatre expéditions de huit jours offertes sur la Mistassibi Nord-Ouest ont trouvé preneur très rapidement et la demande excédait l’offre.

Lorsque les voyages internationaux reprendront, Karavaniers compte recommencer à offrir des aventures internationales, mais l’offre québécoise ne disparaîtra pas. « On ne va pas se priver du plaisir de faire les deux », dit Richard Rémy.

À la Boutique Hors-Circuits, à Saguenay, les ventes de canots ont doublé au cours des deux dernières années, par rapport aux ventes faites avant la pandémie. « C’est complètement fou, témoigne le copropriétaire Louis Tremblay Poirat. Plusieurs produits sont en rupture de stock, comme les lignes flottantes ou les vestes de flottaison conçues pour le canot. »

Tout le matériel de plein air est tellement recherché que l’entreprise a doublé sa superficie, empiétant sur la surface jadis exploitée par une agence de voyages qui a dû restreindre ses activités pendant la même période.

En ce qui a trait aux navettes des canoteurs, pour les mener à la tête de la rivière avec leur équipement, la demande excède l’offre. « On a atteint les limites opérationnelles de la prestation de service et on doit parfois demander à nos clients de déplacer leur séjour d’une journée », note Louis Tremblay Poirat.

Des clients qui ont descendu la rivière Mistassibi Nord-Est ont d’ailleurs témoigné n’avoir jamais vu autant de monde sur la rivière en même temps, si bien qu’ils devaient se dépêcher pour trouver le meilleur endroit où camper, car les sites étaient très prisés.

Assurer une pratique sécuritaire

La descente de rivières en canot exige de bonnes connaissances pour favoriser une pratique sécuritaire. Si vous avez peu d’expérience, misez sur une rivière d’eau calme, comme la rivière Mistassini, que l’on peut descendre en famille sur plus de 90 kilomètres, ou des sections de la rivière Péribonka.

Si vous souhaitez avoir un peu plus d’adrénaline en descendant des rapides, il est essentiel de connaître les bonnes pratiques et, idéalement, de suivre un cours auprès d’organisations reconnues. Descendre en groupe avec des personnes expérimentées, par exemple avec le Club l’Aviron Saguenay, est aussi une bonne façon de prendre confiance.

Il est primordial de toujours porter les équipements de sécurité nécessaires, comme la veste de flottaison et un casque pour les rapides. Un cours de sauvetage en eau vive est aussi un excellent atout pour savoir bien réagir lorsqu’un pépin survient. En milieu isolé, il faut prévoir un moyen de communication adéquat au cas où une urgence survienne.

Tous les sports d’eau vive en plein essor

Outre le canot, le kayak de rivière, la planche à pagaie et le surf de rivière ont connu un essor monstre au cours des dernières années, et plus particulièrement depuis le début de la pandémie. « Certains clubs ont multiplié leur nombre de membres par cinq », note Julie Crépeau Boisvert, directrice générale d’Eau vive Québec.

Avec l’essor de la pratique, cette dernière souligne à quel point il est important de respecter les règles de sécurité et de porter une veste de flottaison en tout temps quand on est sur l’eau.

Fait à noter, il n’y a pas de limite d’âge pour pagayer, comme en fait foi Réal Gaudreault, 75 ans, qui a renoué avec le kayak de rivière lors d’une descente de l’Ashuapmushuan, il y a quelques semaines. Dans les années 1980, il pilotait un club de kayak d’une trentaine de membres dénommé Kayami, à Saint-Félicien. « Je pense que c’était les plus belles années de ma vie », confie-t-il aujourd’hui, bien heureux de renouer avec ce sport après une pause d’une dizaine d’années.