C’est une section un peu isolée du Sentier national, au cœur de la réserve faunique Mastigouche. C’est la nature à son état pur : on peut voir des traces d’orignaux sur le sentier, les fleurs sauvages se pressent dans les sous-bois. Sauf que…

Publié le 8 juin 2021
Marie Tison
Marie Tison La Presse

À quelques dizaines de mètres de chaque côté du sentier, la forêt disparaît subitement pour faire place à une scène désolante : il ne reste que des souches, des copeaux, une terre triturée. Impossible d’ignorer ce carnage : la forêt n’est pas très dense ici, on voit très bien les dégâts à travers les arbres.

Les sociétés forestières peuvent faire des coupes dans les réserves fauniques et autres terres publiques en suivant un certain nombre de règles. Mais selon les responsables du Sentier national, ces règles favorisent davantage l’industrie forestière que les amateurs de plein air.

« Le système fonctionne assez mal », dit en soupirant Grégory Flayol, directeur général adjoint et coordonnateur du Sentier national chez Rando Québec.

En théorie, le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs planifie l’exploitation forestière en tenant compte des intérêts des gens et organismes concernés, par l’entremise d’une Table de gestion intégrée des ressources et du territoire.

« Il y a des régions où ça fonctionne bien parce qu’il y a des acteurs du monde du plein air qui sont très bien organisés et qui sont attentifs à ces choses-là depuis des années. Il y a d’autres régions où on n’est même pas consultés », affirme M. Flayol.

En outre, le vocabulaire utilisé au cours de ces consultations est très hermétique. « Ça prend une connaissance très poussée des lois sur les terres publiques pour même comprendre ce qu’il se dit », poursuit M. Flayol.

Gros dommages

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LAPRESSE

Les coupes forestières ne sont pas très esthétiques. Cette photo a été prise à Laval, mais elle illustre bien les effets du passage de la machinerie.

En règle générale, les coordonnateurs de sentiers peuvent obtenir des sociétés forestières qu’elles laissent une lisière de 30 m le long d’un sentier. Le problème, c’est qu’elles peuvent parfois faire une « coupe sélective » jusqu’à 10 m du sentier. « Quand on entre avec un gros engin pour aller collecter du bois à 10 m du sentier, on s’entend que lorsque l’engin ressort, les effets sont dévastateurs », déplore M. Flayol.

Dès qu’il y a un gros coup de vent, tout s’arrache parce que la structure de la forêt a été bouleversée. On se retrouve avec des zones dénaturées, et pour longtemps.

Grégory Flayol, directeur général adjoint et coordonnateur du Sentier national chez Rando Québec

Ce sont des bénévoles qui doivent ensuite passer dans les sentiers pour réparer les dégâts, couper les arbres qui sont tombés à travers les sentiers.

« Les marcheurs n’ont pas de scie mécanique avec eux, observe Réal Martel, président du Sentier national au Québec. Ils ont parfois un gros sac à dos, ou ils ont une petite famille. Passer par-dessus des troncs, ce n’est pas évident. Il faut qu’ils contournent cela en passant dans la forêt, ce qui endommage celle-ci. Ils peuvent se blesser là-dedans. C’est un non-sens. »

« Pas considéré »

Grégory Flayol affirme qu’en tant qu’organisme de plein air, Rando Québec n’est pas contre l’exploitation de la forêt et l’industrie forestière. « Ça fait partie des retombées économiques au niveau régional, c’est culturel aussi. Mais nous sentons que nous ne sommes pas considérés comme un acteur important. »

Il fait valoir que le plein air n’est pas seulement intéressant pour les revenus touristiques, mais aussi sur le plan de la santé de la population. « C’est une économie énorme ! »

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Les bons exploitants forestiers respectent scrupuleusement la limite de 30 m autour du sentier, marquée par des rubans. Toutefois, cette lisière de 30 m n’est pas suffisante aux yeux des randonneurs.

Il déplore l’incohérence qui caractérise souvent l’enjeu de l’exploitation forestière. Il y a un peu plus d’un mois, les gestionnaires d’une très belle section du Sentier national, la Route des Zingues, à la frontière de l’Outaouais et des Laurentides, n’ont appris qu’à la toute dernière minute la planification de coupes forestières le long de ce sentier. Or, le gestionnaire principal, la municipalité de Duhamel, venait d’obtenir une subvention de 100 000 $ pour bonifier la Route des Zingues.

« D’un côté, on a un ministère de l’Éducation qui donne 100 000 $ pour remettre à niveau un sentier. De l’autre, on a un ministère des Forêts qui vient bûcher au même endroit », déplore Grégory Flayol.

Il garde toutefois espoir qu’avec de la concertation, il sera possible de réellement harmoniser les coupes forestières avec les autres usages de la forêt.

Réal Martel précise d’ailleurs que l’entrepreneur forestier qui procède aux coupes dans la réserve faunique Mastigouche est particulièrement respectueux : il est un des rares à appeler les gens du Sentier national avant l’abattage et à parcourir le site avec eux.

PHOTO PIERRE MCCANN, ARCHIVES LA PRESSE

Cette photo d’archives permet de constater à quel point le sabot de la vierge, ou Cypripedium acaule, est une plante robuste en dépit de son apparente fragilité.

Il y a donc de l’espoir : entre les souches et les débris de terre et de bois, une fragile fleur se dresse, un sabot de la vierge.

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