En raison de la situation actuelle, les agences de tourisme d’aventure ont plusieurs préoccupations. L’une d’elles est particulièrement importante : comment leurs collaborateurs locaux s’en sortent-ils ? Seront-ils encore là pour recevoir les visiteurs lorsque le tourisme reprendra ou auront-ils quitté cette industrie ?

Marie Tison Marie Tison
La Presse

« Tu as beau avoir une marque de commerce, tu as beau avoir un nom, si tu n’as plus d’expertise, ça ne vaut rien, lance Richard Rémy, fondateur de l’agence Karavaniers. Pas d’équipe locale, Karavaniers n’existe pas, point final. »

Il donne l’exemple d’un sirdar au Népal, un chef d’expédition, avec qui l’agence travaille depuis 20 ans. « Il sait qu’il faut tourner après telle grosse roche, il sait où passer sur le glacier. Cette connaissance est encyclopédique. »

PHOTO FOURNIE PAR KARAVANIERS

Les équipes locales au Népal jouent un grand rôle.

Or, les collaborateurs locaux ont vu leurs revenus dégringoler avec l’arrêt brutal du tourisme international. Dans beaucoup de pays moins développés, le filet social est fragile, souvent inexistant.

Le directeur de Terres d’Aventure Canada, Jad Haddad, est inquiet.

Il y a énormément de talent qui va se perdre, et ce n’est pas uniquement à court terme. On parle de moyen et de long terme : beaucoup de jeunes n’iront pas en tourisme après ces années difficiles.

Jad Haddad

La situation est particulièrement difficile pour les petits entrepreneurs locaux qui se consacrent entièrement au tourisme. Richard Rémy raconte comment son collaborateur depuis plus de 20 ans au Pérou a déménagé en banlieue de Cuzco parce que le loyer était trop élevé au centre-ville.

C’est moins problématique pour les employés occasionnels, saisonniers, comme les porteurs. « Ils ont souvent une ferme, ils sont retournés chez eux pour faire pousser des patates et des carottes. Ils ont perdu un revenu d’appoint, mais ils ne sont pas aussi mal pris que ceux qui vivent du tourisme », affirme M. Rémy.

PHOTO FOURNIE PAR EXPLORATEUR VOYAGES

Les muletiers et chameliers ont souvent un emploi principal mais ils comptent beaucoup sur le revenu d’appoint que constitue le tourisme étranger.

Philippe Birer, copropriétaire d’Explorateur Voyages, a bon espoir de voir revenir ces employés occasionnels, comme les chauffeurs ou les pisteurs. « Beaucoup d’entre eux aiment le travail qu’ils font, ils trouvent ça intéressant. En outre, cette source de revenus est importante dans ces pays, comparativement à ce qu’ils pourraient avoir autrement. »

Pour M. Birer, il est très important de conserver cette expertise. « Le pisteur qu’on a depuis 15 ans en Afrique, ça ne se remplace pas en deux minutes. C’est quand on va rouvrir qu’on va pouvoir constater si on a perdu des joueurs vraiment importants. »

PHOTO FOURNIE PAR EXPLORATEUR VOYAGES

Les pisteurs expérimentés constituent une richesse, notamment lors d’un safari à pied en Tanzanie.

Or, la reprise risque d’être particulièrement vigoureuse. Richard Rémy se rappelle à quel point le Népal a été pris d’assaut après la pause qui a suivi le tremblement de terre de 2015. « Ça faisait un an que les gens se retenaient d’aller au Népal. Cette fois-ci, les gens se retiennent d’aller partout. Les gens voudront voyager. »

Les assurances à la rescousse

Au début de la pandémie, les agences québécoises ont pu donner un coup de main aux équipes locales grâce aux assurances. « La meilleure chose qu’on a faite, c’est de bien gérer les annulations et les reports de voyages, raconte Jad Haddad, de Terres d’Aventure Canada. La majorité des voyageurs étaient couverts par les assurances. On avait envoyé beaucoup d’argent pour les pré-réservations, l’embauche des guides. Nous avons pu laisser ces sommes là-bas et les clients ont pu se faire rembourser par les assurances. »

Comme les autres agences québécoises, Terres d’Aventure Canada garde contact avec les équipes locales et essaie de les rassurer en parlant de leurs projets pour 2022. « Ils nous demandent si on va survivre, déclare M. Haddad. On leur dit oui, on leur dit qu’on est prêt à la relance. »

Philippe Birer raconte à quel point les acteurs locaux sont heureux de se faire contacter, de pouvoir parler de réservations et de tarifs. Certains ont cependant besoin d’une aide immédiate. Le copropriétaire d’Explorateur se montre discret, mais il indique qu’il a parfois été nécessaire d’envoyer des dons à titre individuel. « On travaille dans 40 pays, on ne peut pas aider tout le monde, déclare-t-il. Mais c’est clair que quand on va les réengager, on va pouvoir leur donner plus que ce qu’on leur donnait, ou plus de pourboires. »

PHOTO FOURNIE PAR KARAVANIERS

Les expéditions difficiles, comme ici au Tchadar, comptent sur des collaborateurs locaux expérimentés.

Karavaniers a mis en place une page GoFundMe pour venir en aide aux équipes locales. En plus, l’agence travaille sur des projets particuliers, à saveur environnementale ou sociale, pour fournir un petit boulot temporaire aux collaborateurs locaux. Richard Rémy raconte qu’à la suite du tremblement de terre au Népal en 2015, Karavaniers, Architectes de l’urgence et quelques fondations avaient ramassé plus de 100 000 $ pour construire un centre communautaire. Il reste un peu d’argent.

« Nous avons commencé à communiquer avec les diverses équipes locales pour qu’elles nous reviennent avec des projets structurés, qui pourraient employer deux, trois, quatre personnes. » Il a comme objectif d’aller chercher 50 000 $ pour cette initiative par l’intermédiaire de l’initiative GoFundMe et avec une partie des profits que Karavaniers espère obtenir avec ses voyages de 2021.

> Consultez le site GoFundMe