Lorsque l’auteure britannique Rachel Hewitt entreprend de faire des recherches sur les femmes alpinistes du XIXe siècle, elle a toute une surprise : les femmes étaient alors nombreuses à défier les conventions et à escalader les sommets des Alpes.

Marie Tison Marie Tison
La Presse

« Il y a cette idée fausse très répandue que dans le sport (comme l’exprime un historien du sport), le rôle historique des femmes se limitait à celui de spectatrices agitant leurs mouchoirs. Rien n’est plus faux », écrit Mme Hewitt dans un gazouillis qui sera retransmis par des milliers de personnes.

Mais voilà, l’histoire s’est peu attardée sur ces pionnières. Alors que les livres d’alpinistes mythiques comme Edward Whymper (le conquérant du Cervin) sont encore en impression, que les biographies à leur sujet se multiplient, qui a entendu parler de Lizzie Le Blond ? Qui a admiré ses photos des glaciers et des sommets des Alpes ? Pourtant, elle a écrit plusieurs livres, illustrés par des clichés pris dans les conditions les plus difficiles.

La montagne pour se soigner

Née le 26 juin 1860 à Dublin dans une famille aristocratique et d’abord mariée au grand aventurier britannique Fred Burnaby, Elizabeth Hawkins-Whitshed s’installe dans le petit village montagnard de Chamonix en 1881 dans l’espoir de soigner un problème pulmonaire. Elle se tourne rapidement vers l’alpinisme, escaladant le mont Blanc à deux reprises l’été suivant. Puis les ascensions se multiplient au cours des 20 années suivantes, d’abord dans les Alpes, puis dans l’extrême nord de la Norvège.

« J’ai une énorme dette de reconnaissance envers les montagnes, qui m’ont permis de briser les chaînes des conventions, mais j’ai dû me battre pour ma liberté, écrit-elle. Ma mère a dû faire face à l’adversité lorsque ma grand-tante, Lady Bentinck, lui a envoyé un SOS paniqué : “Il faut l’empêcher d’escalader les montagnes ! Elle scandalise le Tout-Londres et elle a l’air d’un peau-rouge.” »

PHOTO LIZZIE LE BLOND COLLECTION. MARTIN AND OSA JOHNSON SAFARI MUSEUM

Il y a eu beaucoup de femmes alpinistes au XIXe siècle, dont Lizzie Le Blond. Cette photo a été prise en Suisse.

Comme les autres femmes alpinistes de l’époque, Lizzie Le Blond devait grimper vêtue d’une longue et lourde jupe. Toutefois, il lui arrivait de contourner cette règle en se changeant discrètement dans une tente au bas de la montagne, troquant la jupe contre un pantalon, raconte Rachel Hewitt dans une conférence prononcée il y a quelques semaines à la Gladstone Library, au pays de Galles.

Mariée à deux autres reprises (le nom Le Blond provient de son troisième mari), elle remise son piolet au début des années 1900, mais elle contribue à la création du Ladies’ Alpine Club en 1907 et devient sa première présidente.

PHOTO LIZZIE LE BLOND COLLECTION, MARTIN AND OSA JOHNSON SAFARI MUSEUM

Une cordée dans les Alpes au XIXe siècle

« Toutes les femmes qui font de l’escalade et de l’alpinisme devraient connaître Lizzie Le Blond, lance la conservatrice du Martin and Osa Johnson Safari Museum, Jacque Borgerson Zimmer. Elle devrait être un modèle. Sa vie nous force à revoir l’histoire des femmes, surtout dans le sport. Son exemple montre comment les femmes de l’époque se sont investies dans des activités qu’on considère comme normales maintenant. »

PHOTO LIZZIE LE BLOND COLLECTION, MARTIN AND OSA JOHNSON SAFARI MUSEUM

Lizzie Le Blond en pleine ascension. Elle avait intituté cette photo Follow My Leader (Suivre mon leader).

Grande collection de photos

Le Martin and Osa Johnson Safari Museum est une institution située dans une toute petite ville du Kansas, Chanute. Le musée se concentre sur la vie et l’œuvre de Martin et Osa Johnson, un couple d’explorateurs, écrivains et cinéastes du tout début du XXe siècle.

Dans un étrange concours de circonstances, le petit musée a mis la main sur la plus grande collection de photos et de documents de Lizzie Le Blond.

Mme Borgerson Zimmer raconte qu’il y a quelques années, les organisateurs d’une vente de succession au Kansas ont mis à la poubelle une série de gros albums photo qui semblaient bien endommagés, les albums personnels de Lizzie Le Blond. Personne ne sait dans quelles circonstances le collectionneur décédé avait acquis ces albums. Le reste de la succession comprenait de grandes œuvres d’art, dont des tableaux de Renoir.

« Apparemment, les organisateurs de la vente ne pensaient pas qu’une femme photographe, alpiniste dans les années 1880, puisse être aussi importante que les autres éléments de la succession », raconte la commissaire.

Des âmes charitables ont cependant reconnu la valeur des albums, les ont sauvés in extremis et en ont fait don au Martin and Osa Johnson Safari Museum. Pour Mme Borgerson Zimmer, ce choix était très logique.

PHOTO LIZZIE LE BLOND COLLECTION, MARTIN AND OSA JOHNSON SAFARI MUSEUM

Lizzie Le Blond faisait des ascensions difficiles en jupe longue. Elle se débrouillait parfois pour troquer la jupe contre le pantalon lorsqu’elle était loin des regards. Elle avait intitulé cette photo Nevermind Your Womankind (Tant pis pour votre féminité).

« Le musée honorait déjà une aventurière et une cinéaste, Osa Johnson », explique-t-elle.

En plus d’être une alpiniste et une photographe, Lizzie Le Blond était effectivement une cinéaste. Elle a réalisé des films documentaires sur l’alpinisme, mais aussi sur des sports d’hiver comme le bobsleigh, le patinage artistique, le hockey et la luge.

En fait, l’Irlandaise pourrait très bien être la première femme cinéaste de l’histoire.

« Le titre appartient actuellement à une Française [Alice Guy-Blachet], qui a réalisé un film de cinq minutes dans un studio à Paris en 1896, déclare Mme Borgerson Zimmer. Or, un film de Lizzie apparaît dans un catalogue la même année. Nous essayons de trouver le film en question, ou un catalogue qui pourrait nous donner le mois de la réalisation du film, pour voir si Lizzie Le Blond n’aurait pas devancé la Française, devenant ainsi la première cinéaste de l’histoire. »

Même si ce n’est pas le cas, les réalisations de Lizzie Le Blond ont une valeur additionnelle aux yeux de la conservatrice.

« Elle ne réalisait pas ses films dans un studio, mais au sommet des montagnes. »

La collection Lizzie Le Blond au Martin and Osa Johnson Safari Museum

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Chiffre de la semaine

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