Yves Masse a passé 40 ans dans l'aviation civile avant de prendre sa retraite en janvier après 35 000 heures de vol à son actif. La Presse était à bord, entre Paris et Montréal, du dernier avion d'Air Transat qu'il aura piloté durant sa carrière, son chouchou, un Airbus A330... Il nous a rencontré pour nous parler de sa passion.

ÉRIC CLÉMENT LA PRESSE

L'Airbus A330 était encore immobilisé près du Terminal 3 de l'aéroport Paris-Charles-de-Gaulle quand le chef de cabine a informé les passagers que ce vol TS 111 d'Air Transat, entre Paris et Montréal, serait le dernier du commandant Yves Masse, après 25 ans avec l'entreprise québécoise. Les passagers ont alors spontanément applaudi.

Une fois à destination, La Presse a rencontré Yves Masse dans le cockpit. «Un vol sans histoire?», lui a-t-on demandé. «On a essayé de trouver la bonne altitude, quoiqu'on n'a pas toujours le choix! a répondu le pilote, satisfait qu'il y ait eu peu de turbulences. Je suis choyé, car l'Airbus A330 est une merveille. Performance, capacité de charge (jusqu'à 375 passagers), vitesse, altitude de croisière, autonomie. Aucun avion n'accote celui-ci.»

De la campagne au ciel

Né à Saint-Félix-de-Valois, dans Lanaudière, en 1954, élevé à la campagne, formé par les clercs de Saint-Viateur, Yves Masse s'est d'abord intéressé aux sciences humaines. Il s'était inscrit en sociologie à l'Université du Québec à Montréal après une année sabbatique, en 1974, passée en Amérique du Sud. Mais son intérêt marqué pour la politique internationale et les voyages l'a convaincu de se lancer dans l'aviation civile en 1978.

Pilote de brousse

Après avoir appris à piloter des Piper Cherokee de quatre places, il est passé aux hydravions, devenant pilote de brousse en Abitibi. Il a transporté des chasseurs, des pêcheurs, des travailleurs de l'industrie minière et des autochtones qui allaient faire leurs courses à Val-d'Or.

«C'était la liberté totale, dit-il. Ça m'a donné de l'expérience, car à l'époque, les méthodes de navigation étaient quasiment inexistantes. Les balises, les GPS, ça n'existait pas. On avait la carte papier sur les genoux. À basse altitude, c'était pas facile quand il n'y avait pas de relief ! Mais c'est comme ça qu'on devient débrouillard. Surtout quand tu pilotes avec une mauvaise météo!»

Transporter du saumon!

Après l'Abitibi, Yves Masse a piloté des bimoteurs, sur la Côte-Nord et en Gaspésie. Il a transporté des caisses de saumon destinées au fumage et des carcasses de chevreuils avec leurs chasseurs. Il a passé 10 ans à piloter des Dash 8 pour Air Creebec, ayant eu notamment comme copilote la première pilote autochtone québécoise, Tracey Michel, en 1988.

Puis, il a été embauché par Air Transat en 1993. La consécration de sa carrière. Il s'est d'abord mis à piloter des Lockheed L-1011. «Un mastodonte très solide, dit-il. Pour des vols principalement entre le Canada et l'Europe. Mais aussi dans le Sud pendant la saison hivernale.» Il a également piloté en Asie et en Afrique, et est allé chercher des réfugiés syriens en Jordanie en 2016.

Voler pour Bill Clinton! 

«J'ai même fait des vols pour Bill Clinton, car les Américains manquaient d'avions Lockheed, faut le faire quand même! On partait avec un Lockheed d'Air Transat avant l'avion du président américain, l'Air Force One. On chargeait les gars de la sécurité, le FBI, et on atterrissait avant l'avion de Bill Clinton pour être prêt à l'accueillir en toute sécurité.»

PHOTO FOURNIE PAR YVES MASSE

Le commandant Yves Masse aux commandes d'un Lockheed
L-1011 Tristar d'Air Transat, photographié par son premier officier.

Prestige du pilote 

L'avion est devenu un moyen de transport banal. Mais Yves Masse estime que le prestige des pilotes est toujours le même. «L'aviation est toujours aussi mythique, dit-il. En Europe, un commandant de bord, c'est un dieu.» Si la réglementation le lui avait permis, il ne se serait pas arrêté de piloter à 65 ans. Mais il part satisfait. 

«J'ai quand même piloté un A330! dit-il. Et puis, j'ai eu une bonne réputation. Je suis fier de ma carrière internationale à Air Transat. J'ai eu du bon temps et j'ai voyagé gratuitement pendant 25 ans! Avec une bonne bouteille de vin et un bon poulet portugais à Lisbonne le soir après la job! Quand même!»

PHOTO FOURNIE PAR AIR CREEBEC

Yves Masse en 1988 en compagnie de la copilote Tracey Michel,
première pilote autochtone québécoise, avant de décoller à bord d'un avion
de la compagnie Air Creebec.