Voyager, c’est plonger dans un inconnu parfois rocambolesque, parfois bouleversant de beauté. Quatre de nos chroniqueurs font le récit de voyages aux souvenirs impérissables. En deuxième lieu, Isabelle Hachey.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Ça s’appelait « Midweek Madness » et c’était de la folie pure. Alexandre, qui nous arrivait toujours avec des propositions plus ou moins saugrenues, avait déniché l’aubaine dans le Globe & Mail, qu’il lisait religieusement chaque matin.

« Eh ! Les amis… et si on allait en Islande ? »

Trois jours au pays de Björk, des geysers et des volcans. Départ de Boston, en milieu de semaine. Trois cents dollars par personne, vol et hôtel compris.

PHOTO FOURNIE PAR ISABELLE HACHEY

« C’est seulement lorsqu’il a fait éruption que nous avons [...] localisé le geyser [Geysir], délimité par une maigrelette corde blanche, sur fond blanc. Un peu plus et nous tombions dedans », écrit Isabelle Hachey.

Même en 1997, c’était une offre qu’on ne pouvait pas refuser. Surtout pour la bande d’étudiants que nous étions : toujours fauchés, mais toujours en quête d’aventures.

Il y avait Alexandre, Claudine, Judith, François et moi.

À nous cinq, nous formions le noyau dur du Montréal Campus, le journal étudiant de l’UQAM. Nous passions le plus clair de notre temps dans ses locaux exigus, rue Sainte-Catherine, juste au-dessus des studios de MusiquePlus.

PHOTO FOURNIE PAR ISABELLE HACHEY

Isabelle Hachey en Islande

Entre le journal et les études, nous n’avions pas le temps de souffler. Nous avions d’ailleurs un numéro à livrer pour la semaine suivante. Des articles à réviser, des photos à commander, des chroniques à écrire, des pages à monter, la une à concevoir. C’était serré, presque inimaginable.

Mais qu’importe : l’Islande nous appelait. Nous avons mis les bouchées doubles pour boucler le journal avec deux ou trois jours d’avance. Et nous avons bouclé nos valises.

***

Ça va bientôt faire 23 ans.

C’était avant que l’Islande ne devienne une destination hyper tendance. Cette année-là, 200 000 touristes ont visité l’île de glace, au cœur de l’océan Atlantique. En 2017, leur nombre a passé le cap des 2 millions.

À notre descente d’avion, un vent glacial soufflait sur Reykjavik. Un vent venu directement de l’Arctique. C’était début mars, en saison creuse, ce qui avait sans doute compté dans le prix modique du forfait.

Alexandre, toujours plein de ressources malgré l’internet limité de l’époque, avait déjà pris rendez-vous avec Gudbergur Bergsson, écrivain islandais dont on venait pour la première fois de traduire un roman en français.

On dit des personnages de Bergsson qu’ils sont « tout d’une pièce, rugueux et âpres comme la terre qui les a vus naître ». Avec un peu de chance, Alexandre parviendrait à intéresser le journal Voir, Le Devoir ou La Presse à cette entrevue on ne peut plus exclusive.

Décidément bien organisé, Alexandre avait aussi prévu une rencontre avec Thorhallur Vilmundarsson, un vieil homme à la longue barbe blanche qui dirigeait l’Ornefnanefnd.

Alex avait lu dans Libération que l’Ornefnanefnd – à ne pas confondre avec le Covfefe de Trump – était le « Comité des noms propres » de l’Islande.

Selon Libé, cette structure avait été « créée pour aider les gens à choisir pour leur ferme des noms originaux et islandais, comme Hrappsstadaseltjarnamyri [en gros : le lac au phoque marécageux du lieu-dit de Hrappur], mais la fonction [était] en veilleuse pour cause d’exode rural ».

On tenait notre scoop.

> Lisez l’article de Libération

Thorhallur Vilmundarsson nous avait reçus chez lui pour nous entretenir avec passion de la nécessité de préserver la pureté de la langue islandaise.

Cette langue, les Islandais sont parvenus à la conserver dans la glace depuis un millier d’années, contre vents et marées, malgré les conquêtes.

Désormais, c’est contre les néologismes empruntés aux langues étrangères qu’ils se battent. Au front, une armée de terminologues qui inventent un mot pour chaque nouveau concept, pour chaque nouvelle technologie.

Ainsi, le téléphone se dit simi », un mot qui désigne un fil, dans les sagas. Le satellite se traduit par gervitungl, ce qui signifie une lune artificielle. L’ordinateur se dit tölva, une contraction de deux mots : prophétesse numérique.

Nous avons quitté Thorhallur Vilmundarsson sous une tempête de grêlons, énormes, qui pinçaient violemment la peau. J’aurais dû me dire, dès ce moment-là, qu’il valait mieux rester bien sagement à Reykjavik en attendant le vol du retour.

Mais non. Je ne me suis pas dit ça.

D’ailleurs, je n’avais encore rien vu.

***

Ce n’était pas vraiment un conseil. Plus une injonction.

« Ne sortez pas de Reykjavik avec la voiture ! Restez en ville ! »

L’employé de Hertz, un jeune homme vêtu d’un tricot typiquement islandais, nous a tendu les clés, un soupçon d’inquiétude dans le regard.

Nous en avions vu d’autres. Après tout, nous étions québécois. Notre pays, ce n’était pas un pays, c’était l’hiver. Ce n’était quand même pas une petite tempête de neige islandaise qui allait nous arrêter…

Peut-être aurions-nous dû avoir un pressentiment en apercevant, sur la route, ces VUS aux roues énormes, équipées de chaînes à neige. Mais non. Nous étions braves et innocents, comme dans une chanson de Pierre Flynn.

Nous avons fait cap sur le Geysir, à une heure et demie de route de la capitale. (Pour l’anecdote, le Geysir a donné son nom à tous les autres geysers. Son nom vient du verbe gjósa, qui signifie « jaillir » en islandais.)

Dans la tempête, nous avons failli le manquer. Nous étions seuls sur le site, dépourvu du moindre panneau indicateur.

C’est seulement lorsqu’il a fait éruption que nous avons enfin localisé le geyser, délimité par une maigrelette corde blanche, sur fond blanc. Un peu plus et nous tombions dedans.

Nous étions trempés, transis. Nous avons avalé une soupe de patates dans un restaurant minimaliste avant de reprendre la route vers Reykjavik.

J’ai pris le volant. À l’horizon, il n’y avait rien. Que du blanc. Le blanc de la route se mêlait au blanc du ciel. Je roulais lentement dans ce désert immaculé. À l’aveugle, ou presque.

PHOTO FOURNIE PAR ISABELLE HACHEY

Des chevaux sur la route entre le Geysir et Reykjavik

Soudain, des chevaux ont surgi sur la route. Ou à côté, ce n’était pas clair. Toujours est-il que j’ai perdu ma concentration pendant une fraction de seconde. Ou deux.

Bref, j’ai pris le clos.

La voiture a glissé au creux du fossé. Nous étions coincés au milieu de quelques arpents de neige. Seuls au monde.

Enfin, c’est ce qu’on croyait, jusqu’à ce que l’un de nous aperçoive, au sommet d’une butte, une ferme isolée. Les gars sont allés chercher de l’aide. Ils sont revenus avec deux fermiers islandais, deux armoires à glace qui baragouinaient l’anglais.

Ils avaient des mains grosses comme des gants de baseball. L’un d’eux avait du sang séché au coin d’une narine. On aurait dit des personnages de Bergsson, « tout d’une pièce, rugueux et âpres comme la terre qui les a vus naître ».

Ils ont tiré la voiture à mains nues du fossé.

Nous les avons remerciés chaleureusement. J’ai repris le volant.

Au bout de quelques mètres, j’ai levé les yeux pour regarder les deux armoires à glace s’éloigner dans le rétroviseur… et j’ai glissé à nouveau dans le fossé.

Les deux fermiers nous ont rejoints. Ils ont soulevé la voiture à nouveau pour la remettre sur la route. Ils n’ont même pas eu l’air de forcer.

Puis, l’un d’eux m’a regardée avec un drôle d’air. Il s’est tourné vers François et l’a montré du doigt : « YOU drive the car. »

Il n’entendait pas à rire. De toute façon, tout le monde a eu l’air de trouver que c’était une très bonne idée. Je me suis assise sur la banquette arrière. Si je me souviens bien, je n’ai plus beaucoup parlé jusqu’à notre arrivée à Reykjavik.

J’avais perdu un peu d’amour-propre, mais j’avais tissé des liens qui durent aujourd’hui (mais non, pas avec les fermiers, avec mes amis).

Nous continuons tous à nous voir, le plus souvent possible, malgré nos vies de fous. Claudine St-Germain est patronne à L’actualité, François Desjardins, l’as du volant, est journaliste au Devoir, tandis que Judith Lachapelle, Alexandre Sirois et moi travaillons à La Presse.

Alexandre lit toujours le Globe & Mail religieusement chaque matin. Libé aussi, sans doute. Il a signé des milliers d’articles, mais jamais sur Gudbergur Bergsson ni sur les subtilités de la langue islandaise.

Nous avons rapporté la voiture chez Hertz.

« You did what, with the car ? »