Cela semble faire une éternité, mais il n’y a pas si longtemps, entre deux reportages en Finlande, notre journaliste a passé une nuit dans le nord du pays pour aller à la chasse aux aurores boréales. Il en est revenu bredouille... mais fort d’une expérience bien particulière. Un rappel qu’il est encore permis de rêver de voir des choses extraordinaires.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

La camionnette s’enfonce sur des routes de plus en plus étroites. Les derniers lampadaires rappelant la civilisation ont disparu depuis un moment déjà. Les phares du véhicule attrapent soudain un lièvre tout blanc qui traverse le chemin en bondissant avant de disparaître sous des arbres qui croulent sous la neige.

Nous sommes quelque part au nord de la ville de Rovaniemi, en Finlande, tout juste à l’intérieur des limites du cercle arctique. Et nous sommes en pleine chasse à l’aurore boréale.

Un peu plus tôt, notre guide Raul a immobilisé le véhicule au bord de la route pour profiter de la dernière couverture du réseau cellulaire. Grâce à une application mobile, il a consulté la plus récente mise à jour de « l’indice KP ». Mesuré par des magnétomètres au sol dispersés un peu partout sur le globe, cet indice mesure l’activité magnétique autour de la Terre. Plus celle-ci est élevée, plus les chances de voir une aurore boréale sont bonnes.

« L’indice va de 0 à 9. À Rovaniemi, à partir de 2, on peut voir quelque chose. On est à 2,3 », indique Raul, un Espagnol tombé amoureux de la Finlande au cours d’un échange étudiant et qui n’en est jamais reparti.

PHOTO ALEXANDER KUZNETSOV, REUTERS

Raul nous explique que l’indice est une moyenne et qu’il est possible qu’il y ait des sursauts d’activité magnétique. Au-dessus de nos têtes, des particules chargées envoyées par le Soleil sont donc peut-être en train d’ioniser l’atmosphère, créant ces envoûtants motifs de couleurs dansants que nous espérons apercevoir.

Mais comme toute chasse, celle aux aurores boréales est incertaine et de nombreux facteurs doivent être réunis pour qu’elle soit fructueuse. Deux d’entre eux jouent actuellement contre nous. Le premier est la Lune, presque pleine cette nuit. Elle pourrait éclipser le spectacle des aurores par sa brillance. Le deuxième est encore plus préoccupant : ce sont les nuages qui, depuis le matin, bloquent complètement le ciel.

« Les nuages ne sont pas si denses. Hier, ils se sont dissipés », fait Raul, sans doute pour ne pas tuer complètement nos espoirs. Deux nuits plus tôt, les plus belles aurores de toute l’année ont été observées ici. Une photo prise de Rovaniemi montrant de larges rideaux verts dans le ciel a même été publiée dans la section « Le monde en images » de La Presse+. De quoi exacerber nos attentes — et notre agacement envers ces foutus nuages.

Flotter dans un lac arctique

PHOTO PHILIPPE MERCURE, LA PRESSE

Une série de petits chalets de bois peints en rouge foncé, typiques des pays nordiques, 
accueillent les chasseurs d’aurore boréale. 

Motoneige, raquettes, traîneau tiré par des chiens ou même des rennes : de nombreuses formules sont offertes aux touristes qui convergent à Rovaniemi en provenance du monde entier dans l’espoir de cocher l’élément « aurore boréale » de leur liste des choses à voir avant de mourir. Nous avons choisi celle qui nous semblait la plus susceptible de générer de bonnes histoires à raconter, même si les aurores n’étaient pas au rendez-vous : observer le ciel… en flottant dans un lac arctique.

PHOTO PHILIPPE MERCURE, LA PRESSE

Avant de plonger dans le lac arctique, il faut enfiler des combinaisons de néoprène.

Notre groupe, qui compte un père polonais et sa fille en plus d’une jeune Tchèque, est pris d’une certaine appréhension en descendant de la camionnette. Une série de petits chalets de bois peints en rouge foncé, typiques des pays nordiques, se trouvent devant nous. Raul nous conduit dans l’un d’eux, où il allume un feu avant de nous tendre de grosses combinaisons rouges en néoprène qui recouvrent tout le corps à l’exception du visage.

Ainsi vêtus, nous marchons vers le lac comme des astronautes. Celui-ci est recouvert d’une couche de glace de 40 cm d’épaisseur, dans laquelle un trou de plusieurs mètres de diamètre a été pratiqué. Une hélice agite l’eau pour l’empêcher de geler.

PHOTO FOURNIE PAR LE GUIDE

Dans les combinaisons gonflées d’air, on a davantage l’impression de glisser au-dessus de l’eau que de flotter dedans.

Un à un, nous descendons l’échelle de bois qui s’enfonce dans l’eau noire.

« Plie les genoux et laisse-toi aller. Un, deux, trois… décollage. Goodbye ! », lance Raul. Je me laisse choir sur le dos. Dans cette combinaison gonflée d’air, on a davantage l’impression de glisser au-dessus de l’eau que de flotter dedans.

Dans cet état de quasi-apesanteur, les muscles du voyageur fatigués se détendent bientôt et un bien-être fort satisfaisant s’installe. Contrairement aux craintes de tous, il ne fait pas vraiment froid. Difficile, en fait, d’imaginer une façon plus confortable d’observer le ciel. Le hic : celui-ci demeure irrémédiablement gris et bouché.

PHOTO PHILIPPE MERCURE, LA PRESSE

La ville de Rovaniemi, en plein boom, carbure au tourisme hivernal.

Nous passons 45 minutes à flotter ainsi, nous amusant parfois à nous hisser sur la glace comme des morses malhabiles. Au retour, du thé et des biscuits nous attendent. Après avoir retiré nos combinaisons aquatiques, nous partons marcher sur le lac gelé. Raul affirme voir des aurores boréales environ un soir sur cinq. Le phénomène va de furtives lueurs au spectacle à grand déploiement auquel il a assisté il y a deux jours et dont il parle encore, les yeux brillants.

Les aurores polaires sont déclenchées par ce que Raul appelle des « pets de Soleil » — des éruptions de particules solaires électriquement chargées. Ces particules sont généralement canalisées par le champ magnétique de la Terre vers les pôles. Là, elles ionisent les molécules de la haute atmosphère, ce qui crée les couleurs. Au nord, on qualifie les aurores de boréales. Au sud, elles sont australes. Puisque Rovaniemi est situé près du pôle Nord, à une latitude plus élevée que la pointe la plus nordique du Québec, il s’agit d’un endroit de choix pour les apercevoir. L’autre avantage est qu’ici, l’hiver, la nuit est presque continue, maximisant les chances d’observation.

PHOTO PHILIPPE MERCURE, LA PRESSE

Le musée Arktikum, à Rovaniemi, est entièrement consacré à l’Arctique et compte une section sur les aurores boréales.

Ceux qui, comme nous, reviennent bredouilles de leur chasse à l’aurore boréale trouveront de quoi se consoler à Rovaniemi — une ville du bout du monde en plein essor qui carbure au tourisme hivernal. Arktikum, un splendide musée consacré à l’Arctique, compte notamment une section sur les aurores boréales et les mythes qui les ont entourées au fil des siècles. À défaut d’avoir vu les fameuses aurores, on pourra au moins s’instruire à leur sujet.

Sinon, il y a les pubs de la ville, où se croisent étudiants locaux et touristes internationaux. Ici, les récits mettent en vedette des arcs illuminés, des halos qui dansent et des ciels qui s’enflamment. Comme dans toute bonne histoire de chasse, il faut sans doute en prendre et en laisser. Je les écoute en me disant qu’un jour, je reviendrai tenter ma chance. En attendant, je pourrai au moins me vanter d’avoir fait une baignade en Arctique en plein hiver.

Repères

De l’Islande à la Finlande en passant par la Norvège et la Suède, de nombreux tours organisés sont offerts en Europe du Nord à ceux qui rêvent de voir des aurores boréales. Allant de trois à huit jours, la plupart se détaillent dans les milliers de dollars, excluant les billets d’avion.

De la capitale de la Finlande, Helsinki, il est toutefois très simple de se rendre à Rovaniemi par ses propres moyens, soit par train (le voyage dure entre 8 et 12 heures) ou par avion (environ une heure et demie). La ville est aussi reliée par des vols directs à Londres, Amsterdam et même Istanbul.

De Rovaniemi, de nombreuses agences offrent des tours de quelques heures chaque soir à des coûts oscillant habituellement entre 125 et 300 $ canadiens. Celui que nous avons choisi était organisé par l’agence Safartica et a coûté 138 $.