« Pourquoi pas ! » C’est ce que notre journaliste et son mari se sont dit lorsque celui-ci s’est vu offrir un poste à Francfort pour deux ans. Ce serait une belle occasion de faire découvrir l’Europe à leurs enfants de 7 et presque 9 ans, non ? Au cours des prochaines semaines, elle nous fera part de cette expérience exaltante, mais parfois déstabilisante. Récit.

Olivia Lévy Olivia Lévy
La Presse

Frohes neues Jahr ! Bonne année, en allemand ! Elle a débuté sous forme de road trip européen, car nous sommes partis, fin décembre, en direction de Paris, puis après quelques jours de fête (et de grèves), nous avons pris la direction de Florence, avec des arrêts en France, en Suisse, à Genève, puis à Courmayeur, en Italie, au pied du Mont-Blanc, ensuite à Milan, Salsomaggiore (on révise sa géographie !) et, finalement, Florence, destination finale où nous avons rejoint de la famille. C’est l’avantage de vivre en Europe, où on a l’impression que tous les pays sont à proximité (surtout qu’on roule plus vite !). La ville de Florence est toujours aussi belle, mais on a compris en la visitant ce qu’est le tourisme de masse… même en janvier !

De retour à Francfort depuis, parlons maintenant d’argent. Ce qui a été une surprise dès notre arrivée l’automne dernier, c’est de découvrir que les Allemands sont les champions d’Europe de l’argent comptant ; ils payent tout, ou presque, avec de l’argent liquide. À tel point que de nombreux commerces n’acceptent pas les paiements par carte de débit ou de crédit. « Nur Bargeld. » Argent comptant seulement.

Je me suis fait avoir dès les premiers jours, en plein cœur de Francfort, au restaurant. J’ai laissé mes enfants en garantie, le temps d’aller au guichet pour revenir payer l’addition ! Quand nous sommes allés acheter notre télévision (par carte) chez Saturn, le Best Buy local, on a bien vu que les clients devant nous à la caisse comptaient leurs nombreux billets de 100 euros pour payer leur nouvelle télévision à 800 euros. Impressionnant !

Anonymat et vie privée

Selon une étude menée en 2017 par la Deutsche Bundesbank, la banque centrale allemande, l’argent liquide est le mode de paiement utilisé dans 74 % des transactions (79 % en 2014). À titre de comparaison, aux Pays-Bas, c’est 45 %, en Suède, 20 %. « Les Allemands aiment l’argent liquide, tout comme les Autrichiens et les pays du sud de l’Europe. Mais plus vous allez au nord, et plus l’utilisation de l’argent comptant diminue. C’est le cas en Suède, en Norvège, au Danemark et en Finlande », explique en entrevue téléphonique le Dr Johannes Beermann, membre du Directoire de la Deutsche Bundesbank.

« Les Allemands aiment l’argent liquide pour différentes raisons. D’abord, parce que ça ne laisse aucune trace et qu’ils restent de cette façon anonymes. Ils ne veulent pas qu’on sache le montant qu’ils ont dépensé pour une soirée au restaurant, ou ailleurs. »

Nous sommes très soucieux du respect de notre vie privée et de la protection des données. Quand nous payons par un autre moyen, crédit ou débit, nous avons l’impression qu’on va utiliser nos données pour de mauvaises raisons.

Le Dr Johannes Beermann, membre du Directoire de la Deutsche Bundesbank

« C’est une conscience politique que nous avons, et les lois sur la vie privée et la protection des données sont extrêmement strictes ici », poursuit le Dr Beermann.

Cette obsession de la vie privée se retrouve d’ailleurs dans toutes les sphères de la vie allemande. Mes voisins, qui ne m’adressent jamais la parole, c’est par respect pour ma vie privée… et la leur !

Selon le Dr Beermann, l’utilisation de l’argent liquide est aussi le moyen de paiement le plus rapide, le plus sûr et le moins cher (pas d’intérêts). C’est aussi une manière de vivre sans avoir de dettes. « On dépense ce qu’on a dans notre compte bancaire, on ne s’endette pas. Il y a cette mentalité d’épargne qui est importante. »

En 2002, lors de l’instauration de la monnaie unique européenne, ce sont les Allemands qui ont tenu à la création du billet de 500 euros, l’équivalent de leur billet de 1000 Deutsch Marks. Les billets de 500 euros ne sont d’ailleurs plus imprimés depuis quelques mois, décision de la Banque centrale européenne qui a été critiquée en Allemagne.

« Mon père a payé toutes ses voitures en cash et il était très fier de me montrer ses 15 000 Deutsch Marks [7700 euros] en billets de 1000 », me confie un Allemand dans la soixantaine rencontré au guichet automatique, où je tentais de voir combien d’argent les gens retiraient. « Je paye presque tout en cash, mais pas ma voiture ! », s’est-il exclamé.

La France a fixé à 1000 euros la limite des paiements en espèces pour ses résidants, contrairement à l’Allemagne où il n’existe aucune limite.

Une étude de la Banque centrale européenne révélait en 2016 que ce sont les Allemands qui ont le plus d’argent dans leur porte-monnaie, avec en moyenne 103 euros, les Français, 32 euros, les Espagnols, 50, et les Belges, 58. Moi-même, j’ai désormais des liasses de billets dans mon portefeuille.

Alors que des économistes prévoient que l’argent liquide sera en voie de disparition dans quelques années, et que certains commerces en Suède, ou au Québec, n’acceptent déjà plus d’argent comptant, ce n’est vraiment pas le cas en Allemagne.

« Pour des raisons démographiques, je pense qu’on va continuer à payer en liquide pendant très longtemps. » Cash is forever, pense le Dr Johannes Beermann. Ce dernier observe que même si les habitudes changent chez les plus jeunes, la tradition de payer en espèces reste très ancrée. Il cite une étude publiée par la banque centrale allemande selon laquelle 88 % des Allemands souhaitent continuer à payer en argent comptant dans le futur. « Ils ne peuvent pas imaginer une vie sans billets. »