(La Nouvelle-Orléans) Des fêtards qui boivent d’énormes drinks avec une paille dans des aquariums ronds dans la rue, un petit orchestre à pied entouré de suiveurs joyeux, un type saoul à quatre pattes qui embrasse son chihuahua, des filles légèrement vêtues devant les clubs de danseuses, des musiques tonitruantes qui sortent de chaque porte de bars alignés comme une tournée de shooters, des odeurs de sucre, de friture et de cannabis qui flottent dans l’air…

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Pas de doute, nous sommes bien dans Bourbon Street, dans le Vieux Carré de La Nouvelle-Orléans, qui a conservé tous ses noms de rue français. Et ce n’est qu’un petit lundi ordinaire de novembre, alors que l’équipe locale de football, les vénérés Saints, vient de perdre le match.

Imaginez l’ambiance quand c’est le Mardi Gras.

C’est l’image clichée de La Nouvelle-Orléans, réputée pour être une ville de party, comme Montréal, mais sans l’hiver. Il y a toujours du vrai dans les clichés qu’on doit vérifier la première fois qu’on met les pieds quelque part. On sent qu’ici, dans Bourbon Street, on vient pour se « lâcher lousse », au risque de s’y perdre — mais aussi de rater bien des choses en dehors de Bourbon. Des touristes des quatre coins du monde s’y mélangent, ce qui fait honneur à cette ville, fondée par le Montréalais Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville en 1718, dont l’histoire est une incroyable mosaïque d’influences. On sent aussi que les Néo-Orléanais sont fiers de leur melting-pot, dans cet État de la Louisiane qui a voté pour Donald Trump.

Mon t-shirt « existential crisis club – lifetime member » n’est pas passé inaperçu dans ces rues où s’affichent les looks les plus excentriques. « Ha Sweetie ! » me lance une dame qui marche avec sa canne, « ça fait trois ans qu’on est là-dedans, une crise existentielle ! » D’ailleurs, je ne sais pas si c’est cela, la fameuse hospitalité du Sud, mais je me ferai souvent apostropher, toujours gentiment, par les locaux qui vous traitent comme si vous étiez leurs voisins.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Balade en carriole à La Nouvelle-Orléans

« C’est un État rouge, mais pas ici, à La Nouvelle-Orléans », me dit David Higgins, avec qui j’ai passé quelques heures à visiter le quartier Tremé et le cimetière Saint-Louis en jasant — parce qu’il n’y a certainement pas que l’irrésistible Quartier français, somme toute assez petit, à NOLA (de plus en plus utilisé pour désigner La Nouvelle-Orléans, plus facile à convertir en mot-clic sur les réseaux sociaux).

Voir Tremé et ne pas mourir

Dans l’excellente série télévisée Treme, un gars perd son job dans un hôtel pour avoir osé faire sortir des touristes du Vieux Carré vers une adresse vraiment cool à Tremé.

Dans cette ville qui a connu des taux de criminalité parmi les plus importants des États-Unis, Tremé a déjà eu mauvaise réputation, mais s’embourgeoise depuis quelques années. C’est surtout le quartier le plus important de l’histoire afro-américaine. Le quartier des Noirs libres où se mélangeaient aussi les Créoles, les Blancs, les esclaves.

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La Nouvelle-Orléans est un pays dans le pays, et depuis la vente de la Louisiane par la France aux États-Unis en 1803 pour 15 millions de dollars (le deal du siècle), il y a encore pas mal de gens ici qui se considèrent plus Louisianais qu’Américains.

Mon guide s’arrête à Congo Square, dans le beau parc Louis-Armstrong. « C’est ici que tout a commencé », dit David, qui est musicien, et le fils du batteur de jazz Billy Higgins. Congo Square était au départ le marché des esclaves, mais deviendra rapidement le lieu de rencontre des Africains qui y dansent et chantent au son des tambours. C’était assez inquiétant pour les autorités, qui interdiront ces rassemblements à la veille de la guerre de Sécession, mais ils reprendront. Et c’est à Congo Square que le jazz de La Nouvelle-Orléans va naître. David me montre sur la plaque commémorative l’illustration du dessinateur américain E.W. Kemble datant du XIXsiècle. Derrière les danseurs pointe la croix au sommet de la cathédrale Saint-Louis, qu’on voit encore dans notre champ de vision de Congo Square, comme sur le dessin. Ça donne des frissons.

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Congo Square était au départ le marché des esclaves, mais deviendra rapidement le lieu de rencontre des Africains qui y dansent et chantent au son des tambours.

Si les maisons de Tremé sont plus modestes que les grands manoirs du chic District Garden (là où vivent ou ont vécu des stars comme Sandra Bullock, John Goodman, Trent Reznor ou Anne Rice), elles sont superbes dans leur authenticité. Elles entourent la célèbre église Sainte-Augustine, la plus vieille église catholique afro-américaine, et David Higgins nous suggère fortement d’assister à l’une de ses messes. Ce fut un haut lieu du mouvement des droits civiques.

Tout comme le fameux restaurant Dooky Chase (au 2301, avenue Orleans), fondé par la reine de la cuisine créole, Leah Chase, morte le 1er juin dernier. Les militants y tenaient leurs réunions, et ils n’étaient pas inquiétés parce que, paraît-il, la cuisine y était tellement bonne que la police n’aurait jamais osé fermer ce resto ! Pour vrai, le Dooky Chase offre le meilleur poulet frit que j’ai jamais mangé. Et si vous n’avez pas l’occasion de visiter le restaurant, sachez que le petit-fils de Leah Chase a ouvert une succursale dans le nouvel aéroport tout neuf de La Nouvelle-Orléans.

La vivante ville des morts

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Si La Nouvelle-Orléans, où les funérailles se vivent avec des fanfares, possède aussi le surnom de la « ville des morts », c’est parce qu’elle abrite une quarantaine de cimetières.

Si La Nouvelle-Orléans, où les funérailles se vivent avec des fanfares, possède aussi le surnom de la « ville des morts », c’est parce qu’elle abrite une quarantaine de cimetières dont les tombeaux ressemblent parfois à ceux du Père-Lachaise à Paris. Dans cette ville construite en dessous du niveau de la mer, enterrer ses morts a toujours été un gros problème, et on a multiplié les techniques pour éviter que les cadavres soient balayés par les inondations.

À l’orée du quartier Tremé se trouve le cimetière Saint-Louis, le plus vieux de la ville. Et si j’ai rencontré David Higgins, c’est parce qu’on ne peut y entrer sans un guide aujourd’hui. Il y a trop de célébrités dans son sol qui attirent les bizarres, à commencer par Marie Laveau (1801-1881), première grande prêtresse vaudoue de NOLA, qui reçoit toujours des hommages. J’ai vu sur sa tombe des offrandes — des sous, des cigarettes, de l’alcool, à peu près comme sur la tombe de Jim Morrison à Paris. C’est là aussi qu’a été tournée la scène finale du « trip d’acide » du film Easy Rider. Mais l’anecdote qui fait le plus rigoler les Néo-Orléanais est la récente tombe, en forme de grosse pyramide blanche, achetée par l’acteur Nicolas Cage. L’étrange comédien a aussi été propriétaire pendant un temps de la maison la plus hantée de La Nouvelle-Orléans, le manoir LaLaurie de la rue Royale, ayant appartenu à Delphine LaLaurie (1780-1842), notoire tueuse en série d’esclaves, dont l’histoire horrible a inspiré la série American Horror Story.

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Ce côté « spooky » de La Nouvelle-Orléans est affiché fièrement partout dans la ville. On y croise quantité de boutiques vaudoues remplies de grigris.

Les visites guidées sur les thèmes du vaudou, des cimetières, des fantômes et des maisons hantées sont parmi les plus populaires. Vous les trouverez à cette adresse : https://www.tourneworleans.com/ (en anglais)

Mais selon David Higgins, « les gens sont vraiment superstitieux ici ». La preuve ? La malédiction qui a touché l’équipe de football des Saints, qui ont la fleur de lys pour logo, supposément levée après l’ouragan Katrina en 2005, ce qui a redonné l’espoir à toute une ville blessée. Depuis 1967, année de la création de la franchise, l’équipe n’accumulait que des défaites et on a fini par croire que l’équipe était maudite parce que le Superdome avait été construit près d’un ancien cimetière.

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Superdome

Pendant Katrina, les gens sont allés se réfugier au Superdome, mais l’ouragan était si violent que le toit du stade s’est soulevé et s’est fissuré. « C’est comme ça que des fans croient que les fantômes sont partis en même temps que la malédiction », me dit David, avec un fou rire. Parce qu’après ça, les Saints se sont mis à gagner, et ont remporté le Super Bowl en 2009. Voilà qui est encore plus intense que notre Sainte-Flanelle et nos fantômes du Forum !

Une partie des frais de ce reportage a été payée par Air Transat.