La destination la plus prisée du monde se trouve au Canada, dans la petite île Fogo, au large de Terre-Neuve. Découvrez l'extraordinaire histoire du Fogo Island Inn.

Lucie Lavigne LA PRESSE

Zita Cobb, 55 ans, le sourire rayonnant, a des cheveux courts à la Jean Seberg, de l'énergie à revendre, roule en Subaru 2005 et dort deux ou trois heures par nuit. Une battante.

Après avoir fait fortune dans le domaine de la fibre optique, cette fille de pêcheur, qui a grandi dans une maison sans électricité, est revenue dans son île natale: Fogo, située au nord-est au large des côtes de Terre-Neuve. En 2004, avec deux de ses frères, elle a mis sur pied une fondation caritative et investi des millions afin de revitaliser son milieu rural et valoriser les traditions et les savoirs locaux. Depuis, ses projets ont électrisé la presse internationale, dont le très pointu magazine britannique Monocle. Deux de ses coups d'éclat sont assurément la construction de résidences d'artiste aux lignes ultra nettes - de véritables sculptures tombées du ciel - et, surtout, la création d'un hôtel contemporain ancré dans une nature indomptée. Inauguré le 1er juin dernier, l'établissement luxueux de 29 chambres, ouvertes sur l'immensité de l'Atlantique, fait cohabiter art actuel, histoires de pêche à la morue et courtepointes faites à la main par des artisanes du coin. Unique!

Chambre avec vue...

Dans une des chambres lumineuses du Fogo Island Inn, Kingman Brewster m'explique pourquoi le papier peint - très présent dans l'hôtel - était si populaire dans les anciennes maisons de l'île: «C'était une façon de sceller les murs mal isolés et de réduire les courants d'air», rappelle l'architecte, qui a travaillé à la finition intérieure des lieux. Un peu plus loin, Kingman s'arrête net devant une fenêtre et dit: «Est-ce que je vois un iceberg?»

«Quoi?» ai-je rétorqué, les yeux écarquillés. À l'horizon, en effet, on distinguait un immense bloc de glace aux reflets bleutés. En juillet.

Nous sommes ensuite entrés dans une suite, fenêtrée sur trois façades. Elle comportait un poêle à bois et une superbe courtepointe sur le lit. De nouveau, Kingman s'immobilise, les yeux rivés sur l'océan. «Regardez, il y a une baleine!»

Dans cet hôtel perdu au milieu des icebergs et des baleines, Zita Cobb a relevé son pari: faire de Fogo une destination recherchée pour sa culture et son environnement.

Visionnaire et philanthrope

Zita Cobb parle de son travail et de sa façon de voir le monde avec franchise. Sans une once de prétention. Pourtant, sa vie a tout du success-story.

Seule fille d'une famille de sept enfants, elle grandit dans une modeste maison et travaille auprès de son père à préparer et saler les poissons.

À 16 ans, Zita termine ses études secondaires et obtient une bourse. «Autrement, je n'aurais jamais pu aller à l'université. Personne ici n'avait les moyens d'aller à l'université», rappelle-t-elle.

Elle s'installe à Ottawa, étudie les affaires et, plus tard, décroche un poste de cadre supérieure chez JDS Uniphase. Elle partagera son temps entre les bureaux d'Ottawa et de la Californie, jusqu'au jour où elle décidera de prendre sa retraite, en avril 2001, à l'âge de 42 ans. Après avoir encaissé ses actions, on avance qu'elle aurait reçu plus de 60 millions de dollars.

Est-ce exact? «J'ai obtenu plus que ce dont j'ai besoin...», avoue-t-elle.

Jeune retraitée et sans enfant, elle voyagera et vivra quelques années sur un voilier avant de revenir sur son île. Pendant ce temps, elle établira un fonds de bourses d'études à Fogo. Lors d'une rencontre publique, elle se fait toutefois rabrouer par une résidante. Cette dernière considère que de telles bourses encouragent les jeunes à quitter l'île. «Vous devriez plutôt créer des emplois», lui avait-elle lancé.

En 2004, Zita crée, en compagnie du plus jeune et du plus âgé de ses frères, Shorefast, une fondation dont le principal objectif est de revitaliser l'économie et le milieu rural des îles Fogo et Change, dans le respect des traditions locales et grâce à des projets innovateurs.

L'une des initiatives qui a fasciné les adeptes d'architecture de la planète est assurément la construction de pavillons réservés à des artistes internationaux, qui bénéficient du programme de résidence de Fogo Island Arts, un projet de la fondation. Quatre des six studios ont été complétés et les deux autres devraient l'être d'ici 2015. Avant-gardistes, ces constructions portent la griffe d'un Terre-Neuvien d'origine et étoile montante de l'architecture: Todd Saunders, qui est né à Gander en 1969 et qui, aujourd'hui, vit et travaille en Norvège.

De l'art, de l'architecture et une communauté

C'est donc par le biais des arts que Zita Cobb a d'abord fait sa marque dans l'île. Étonnant comme moyen de créer des emplois?

«Mon objectif est de sauvegarder une culture et non de construire une usine. N'importe qui peut ouvrir une usine. Mais est-ce que cela nous rendra plus intelligents? Est-ce que la communauté rurale sera davantage en contact avec le monde? Je crois farouchement au pouvoir des affaires, mais elles peuvent anéantir une culture. Le commerce doit rester un outil, juge-t-elle. La nature et la culture sont les deux choses qui comptent le plus à mes yeux.»

Pour la construction des studios, la fondation a fait appel aux artisans de l'île et procédé à la rénovation d'environ 15 maisons patrimoniales. Celles-ci abritent les artistes, après leur journée de travail au studio.

Zita, qui a toujours son appartement à Ottawa, vit également dans une demeure pittoresque, toute simple, construite par son oncle Art. Rien à voir donc avec les formes très audacieuses et l'ultramodernité des pavillons... «Des ovnis dans le paysage?», ai-je soulevé.

«Leurs formes sont peut-être nouvelles et leurs angles plus complexes, mais elles demeurent des boîtes en bois, comme ma propre maison», fait remarquer Zita, qui compare ces pavillons à des points d'exclamation dans l'environnement.

Après les studios, un hôtel

Également conçu par Todd Saunders, l'hôtel Fogo Island Inn est le dernier tour de force de la fondation Shorefast. Les éventuels excédents générés par l'établissement, qui fait travailler 68 employés, reviendront à la communauté, qui pourra les utiliser selon ses besoins. Les deux ordres de gouvernement ont aussi cru aux divers projets de la fondation, en fournissant 15 millions de dollars, soit 24% des coûts totaux de 63 millions de dollars.

Comme les pavillons, l'hôtel est habillé de bois local, à l'intérieur comme à l'extérieur. Et, surprise, la partie du bâtiment en porte-à-faux est soutenue par un savant enchevêtrement de pilotis d'acier. Impressionnant.

«Cette architecture fait écho aux méthodes de constructions typiques des lieux, explique Todd Saunders. Je me suis inspiré de leurs pratiques: comment ils construisent, comment ils utilisent le bois, comment ils soulèvent leurs constructions sur des pieux et comment ils font preuve de modération dans l'usage des matériaux.»

Autre caractéristique: tout l'ameublement, dessiné par des designers internationaux, a été fabriqué sur l'île.

«L'idée derrière cet édifice est de créer un lien entre l'avenir et le passé et d'une certaine façon de perpétuer les traditions sans faire du lieu un musée! Dès son entrée, un visiteur devrait percevoir aisément la culture de notre communauté", résume Zita.

Une visite au Fogo Island Inn

Ce que l'on a aimé

> Une galerie d'art contemporain dans l'hôtel.

> Une chouette idée pour découvrir le travail d'un artiste.

> Des GO locaux.

> Parmi ceux qui vous font découvrir les trésors de l'île, il y a de sympathiques retraités, comme Al Dwyer. Issu de la communauté de Tilting (aux forts accents irlandais), il dévoile tout sur la pêche à la morue traditionnelle.

Home sweet home.

On entre au Fogo Island Inn comme dans une seconde maison... ou même chez mamie. À preuve? Dès son arrivée, on n'a qu'une envie: prendre place sur la chaise ornée de coussins tricotés, près d'un poêle à bois, avec vue sur l'océan...

Miam!

La cuisine: inventive, elle est faite de produits simples et frais.

Seul regret...

Ne pas avoir pris le temps de savourer les lieux sans bouger... dans la chambre, devant les baies vitrées, près du feu ou dans l'une des baignoires à remous sur le toit... Existe-t-il une meilleure solution pour échapper au stress et se ressourcer?

Combien pour une nuit?

On ne choisit par le Fogo Island Inn (ouvert toute l'année) pour ses bas prix: de 550$ à 2950$, pour une nuit en occupation double, selon les dimensions de la chambre (de 350 pi2 à 850 pi2) et les saisons. Ces prix incluent les trois repas, les collations et les boissons non alcoolisées. On reçoit aussi une boîte à lunch en bois, déposée devant sa porte, tôt le matin, avant le petit-déjeuner. Elle contient une carafe de café, du jus frais et des pâtisseries maison (comment résister à un scone tout chaud, garni de baies?). Le thé de l'après-midi (à l'anglaise), accompagné de petits fours et de mini sandwiches, est également offert. Délicate attention: du pain chaud, du beurre maison et de la mélasse (difficile de faire plus réconfortant comme goûter) sont servis aux nouveaux visiteurs, dès leur arrivée dans leur chambre. Les pourboires sont compris, et l'accès aux espaces publics est libre (saunas et baignoires à remous sur le toit, cinéma, galerie d'art, gym, bibliothèque).

On s'y rend quand?

«En tout temps!», suggère Zita Cobb. Même en hiver? «En janvier, ici, il fait rarement très froid [autour de -5 degrés Celsius]. Mais le vent peut être impétueux. Il faut donc bien se protéger pour apprécier cette période où l'on a l'impression d'être à bord d'un navire au milieu d'un puissant océan... sans ressentir le mal de mer», décrit-elle.

Motoneige, raquettes, ski de fond et patinage sont des activités hivernales pratiquées par les insulaires. «Et le mois de mars est très, très ensoleillé", indique-t-elle. Le reste de l'année, Fogo est, entre autres, courue pour ses sentiers de randonnée.

Particularité: on aime raconter qu'il y a "sept" saisons à Fogo, dont celle des baies et celle des glaces et icebergs.

S'y rendre...

Personne n'arrive par hasard à Fogo, la plus grande des îles au large de Terre-Neuve. Tout près se trouvent les îles Change. De l'aéroport Gander, que l'on atteint en avion depuis Halifax, en Nouvelle-Écosse, ou Saint John's, à Terre-Neuve, il faut une heure de route pour arriver à Farewell. C'est à cet endroit que l'on monte à bord du traversier. Celui-ci met environ 45 minutes pour gagner les rives de Fogo. Ensuite, comptez près de 25 minutes de route pour parvenir à l'hôtel Fogo Island Inn, situé entre les communautés de Joe Batt's Arm (là où est née Zita Cobb) et Barr'd Islands.

Ailleurs à Fogo

Outre le Fogo Island Inn, l'île de Fogo compte plusieurs adresses d'hébergement, dont le gîte touristique Foley's Place B&B, propriété du maire.

Le site de la ville de Fogo Island propose aussi une liste de musées, d'attractions et d'événements, comme la très populaire course d'embarcations traditionnelles en bois que l'on appelle «punt» (la Great Fogo Island Punt Race est soutenue par la fondation Shorefast). Aussi, prévoyez un arrêt au resto Nicole's Café où l'on peut savourer (dans une ambiance décontractée) un classique fish and chips, des paninis au crabe des neiges (local) et des fruits de mer. La restauratrice dirige aussi Growlers Ice Cream, un incontournable (pendant la belle saison) qui propose de la crème glacée maison (parfumée, entre autres, aux baies).

Info:

www.townoffogoisland.ca

www.fogoislandinn.ca

www.shorefast.org



> À LIRE DANS LA SECTION MAISON: quelques leçons de style tirées du Fogo Island Inn.