L'embrasser du regard est rigoureusement prohibé, et pourtant, des milliers de Japonais se rendent sur son seuil chaque année. Le très tabou sanctuaire d'Ise, Ise Jingu en japonais, situé dans le sud de l'île principale de l'archipel nippon, a de quoi intriguer: tous les 20 ans, l'édifice majeur est détruit puis reconstruit à l'identique! Un rituel millénaire qui se renouvelle cette année.

Mis à jour le 10 déc. 2013
Sylvain Sarrazin LA PRESSE

« Aujourd'hui comme hier, les touristes ne poussent point jusqu'à Ise. [...] Tout le monde vous le dira, il n'y a rien à y voir. J'y ai pourtant appris beaucoup de choses », a écrit le journaliste globetrotteur Marcel Monnier, en 1899.

C'est encore vrai aujourd'hui : d'une visite au sanctuaire d'Ise (prononcer « Issé »), on ne rapporte que peu d'images dans ses bagages, mais bien des réflexions dans son esprit. Niché aux confins de la préfecture de Mie, à une centaine de kilomètres de Kyoto, ce complexe regroupant des dizaines de petits temples shintos figure parmi les plus sacrés au pays. 

Fort méconnu en Occident -  hormis d'une poignée de philosophes et d'architectes - , il draine pourtant des milliers de pèlerins japonais. Et pour cause : le sanctuaire majeur, baptisé Naiku ou encore Ise Jingu, abrite l'un des trois symboles de la légitimité impériale, un miroir divin ancestral.

Un lieu tellement sacré... qu'il en est tabou. À l'approche du sanctuaire, modeste édifice en bois à l'architecture aussi simple qu'ancestrale, tout visiteur se heurte rapidement à de hautes palissades de bois, cernant le bâtiment. Celles-ci en empêchent non seulement l'accès, mais aussi la visibilité. Le voir est un privilège exclusivement réservé à l'empereur et aux prêtres les plus éminents. 

Alors, qu'y a-t-il à voir à Ise ? Pas grand-chose. On y vit sa spiritualité. Et de ce point de vue, c'est l'abondance.

Cycle éternel

Outre l'interdiction d'admirer le bâtiment, un autre trait unique en fait une curiosité. Depuis plus de 13 siècles, tous les 20 ans, l'édifice est entièrement démantelé, détruit, avant d'être reconstruit en une réplique exacte. L'année 2013 marque d'ailleurs la charnière du cycle, le démembrement du sanctuaire ayant commencé cet automne. Un rite immuable et quasiment ininterrompu (les guerres ont déjà perturbé le calendrier), respecté, pense-t-on, depuis les environs de l'an 660. 

« Les arbres sacrés, des cyprès japonais, sont d'abord abattus dans la forêt environnante. Le nouvel édifice est ensuite reconstruit sur un site adjacent à l'ancien. Il y a donc deux sites employés de façon alternative pour la reconstruction, tous les 20 ans », explique Uneno Takei, directeur du musée d'Iseshima, lequel permet d'admirer les splendides parures revêtues par les prêtres pendant les cérémonies-ainsi qu'une maquette du sanctuaire, qui révèle son vrai visage.

Le rituel et les consignes de reconstruction, extrêmement précis, sont recueillis dans un ensemble de textes transmis depuis le Xe siècle.

Qu'advient-il aux parties de bois du bâtiment démembré ? « Certaines sont utilisées pour reconstruire d'autres édifices, d'autres sont travaillées et vendues aux pèlerins. Enfin, certaines sont tout simplement détruites », précise M. Takei. 

Cette pratique, qui vient bouleverser notre conception du patrimoine, n'a cessé d'intriguer penseurs et intellectuels. « Tous les 20 ans, un nouveau bâtiment est érigé et pourtant, paradoxalement, c'est toujours le même », écrit l'architecte et philosophe Murielle Hladik, qui a mené d'importantes recherches sur le sanctuaire d'Ise*, qu'elle qualifie d'« anti-ruine », ayant « valeur d'éternité » dans sa forme.

Sève de sagesse

Se confronter à Ise, c'est plonger dans ses pensées, mais aussi se baigner dans une ambiance. Une atmosphère qui se dévoile dès les premiers pas effectués sur le pont Uji, lui aussi rebâti cycliquement. Il enjambe la rivière Isuzu, où les groupes de pèlerins partent tremper leurs mains dans l'eau glaciale à des fins de purification. 

Puis, un sentier de graviers conduit à l'orée d'une forêt de cyprès, à la hauteur sidérante, et dont la grosseur des troncs témoigne d'un vécu pluricentenaire. Certains visiteurs y apposent leur main, comme pour se nourrir de leur sève de sagesse. La quiétude du lieu n'est troublée que par le chant de corbeaux.

À l'issue du chemin, s'élève un antique escalier de pierre, émoussé par les pluies et les pas. À son sommet, un portique marque l'enceinte du sanctuaire, dernière zone autorisée. Là, les pèlerins s'adonnent à leurs prières. Et gare à celui qui tenterait d'utiliser son appareil photo ou son cellulaire ! Des gardiens veillent au grain et ne manquent pas de rabrouer les impies.

Sous les yeux des moines impassibles, priant dans une guérite voisine, on se hisse sur la pointe des pieds, mais rien n'y fait. Les palissades de bois sont trop hautes pour nos menues âmes. Vient alors à l'esprit cette leçon du Petit Prince, réconciliant l'Orient et l'Occident : « L'essentiel est invisible pour les yeux. »

Certes, il n'y a rien à voir à Ise. Mais tant à apprendre.

*Voir Traces et fragments dans l'esthétique japonaise, de Murielle Hladik, éd. Mardaga, 248 p.

«Les rochers mariés»

Une curiosité ne vient jamais seule: à quelques kilomètres d'Ise, un autre lieu s'avère également drapé de mystère. Meoto-iwa est constitué de deux énormes rochers, fichés dans la mer et reliés entre eux par une corde tressée. Ils symbolisent le couple de dieux créateurs du Japon; c'est dire leur importance! Très prisée des photographes, la scène devient remarquable les matins du mois de juin : le soleil se lève entre les deux rochers complices. Simple et zen.