Dans la chaleur et l'humidité de Hong Kong, une jeune Japonaise transporte tant bien que mal sa grosse valise à l'intérieur des Chungking Mansions. Elle se dirige vers une chambre où elle pourra passer la nuit dans l'un des quartiers les plus éclectiques de Hong Kong.

Marie-Eve Morasse LA PRESSE

Construit au début des années 60, le complexe de bâtiments qui constitue les Chungking Mansions est mythique à Hong Kong. Si les deux premiers étages sont occupés par des commerces, les étages supérieurs - jusqu'au 17e - sont remplis de chambres à louer aux touristes.

Ce sont encore aujourd'hui les chambres les moins chères de Hong Kong. Dans cette ville qui ne craint pourtant pas l'opulence et le luxe, on peut trouver un lit pour une dizaine de dollars la nuit. À ce prix, la chambre est exiguë et, faute d'espace, c'est sous le lit qu'on pose sa valise. Les fenêtres, quand elles existent, sont minuscules. La toilette et la douche se superposent.

Malgré les lettres dorées qui s'affichent sur la façade de l'immeuble principal de la rue Nathan, la réputation des Chungking Mansions est peu reluisante. Peu de Hongkongais s'y aventurent et l'endroit a longtemps été perçu comme un haut lieu du crime fréquenté uniquement par des prostituées, des immigrants illégaux et des vendeurs de drogue.

Anthropologue à la Chinese University de Hong Kong, Gordon Mathews a passé cinq ans de sa vie à étudier les Chungking Mansions. Il en a tiré un livre décortiquant ce monde fascinant, Ghetto at the Center of the World.

Il affirme que l'endroit a bien changé depuis les années 80 et qu'il est devenu sûr. Le seul vrai danger? Si un incendie éclatait dans ces bâtiments labyrinthiques, l'évacuation serait chaotique.

«Mais même à propos des incendies, il y a beaucoup de mensonges qui se disent. Des rumeurs circulent sur l'internet selon lesquelles 11 personnes seraient déjà mortes lors d'un incendie dans les Chungking Mansions. C'est faux. J'ai toujours eu plus peur de prendre un taxi dans la rue à Hong Kong que de dormir dans les Chungking Mansions», dit celui qui y a dormi au moins une fois par semaine pendant ses années de recherche.

N'empêche que le lieu est impressionnant. Au rez-de-chaussée, au milieu des vendeurs de téléphones cellulaires, des saris et des casse-croûte indiens, se trouvent les ascenseurs toujours bondés. Une virée aux étages supérieurs devient rapidement une aventure. Après avoir fait la file qui s'étire souvent, il faut survivre à la montée, faite dans une étrange promiscuité avec ses voisins et des valises qui s'entassent. Quitte à arrêter à tous les étages pour se rendre à celui qu'on a choisi!

Chaque nuit, les Chungking Mansions hébergent 4000 personnes. Bien que certains y soient pour de longues périodes, plusieurs sont des touristes de passage. «C'est le Lonely Planet qui, au début, a contribué à la popularité des Chungking Mansions auprès des voyageurs», dit Gordon Mathews. Bien que le bâtiment ait souffert d'une piètre réputation, l'anthropologue ne se surprend pas que les auberges fassent toujours de bonnes affaires.

Photo fournie par Matthew Field

Les Chungking Mansions à Hong Kong.

«Les chambres sont souvent minuscules, mais la plupart du temps, elles sont très propres. Si vous ne voulez pas dépenser beaucoup d'argent pour vous loger, c'est la place où aller», dit-il. Il affirme dans son livre qu'il ne lui est arrivé que deux fois d'être «tellement découragé» de l'état d'une chambre qu'il l'a quittée en pleine nuit!

Le guide de voyage de Lonely Planetreconnaît que malgré l'étroitesse des chambres, «l'offre s'est néanmoins améliorée au cours des dernières années, plusieurs pensions ayant renouvelé leurs installations». Certaines offrent même l'internet sans fil gratuit!

Une chose est certaine, on ne peut pas passer devant les Chungking Mansions sans y entrer. Situées en plein coeur du quartier Tsim Sha Tsui, elles sont, au même titre que les hôtels à 500$ la nuitée, une partie de ce qui fait de Hong Kong une ville si particulière.

Le monde dans un bâtiment

Au cours de ses recherches, l'anthropologue Gordon Mathews s'est beaucoup intéressé aux échanges commerciaux qui ont cours dans les Chungking Mansions. Il se dit fasciné par le fait qu'on trouve dans ce seul bâtiment une représentation de la mondialisation qui a cours à plus grande échelle sur la planète.

De nombreux Africains viennent dans les Chungking Mansions pour y acheter des téléphones cellulaires qu'ils revendront dans leur pays. Selon les estimations de Gordon Mathews, jusqu'à 20% des téléphones cellulaires qui se trouvent en Afrique subsaharienne auraient transité par les Chungking Mansions!

«Quelqu'un qui ne fait que passer dans le bâtiment trouvera peut-être que les vendeurs de téléphones cellulaires ne sont pas occupés. Mais il y a un niveau de commerce qui se passe aux Chungking Mansions qu'on ne voit pas du premier coup d'oeil», explique Gordon Mathews.

L'anthropologue a répertorié le passage de personnes de 130 nationalités différentes dans les 90 auberges qui se trouvent dans les Chungking Mansions. «Il s'agit peut-être du bâtiment le plus mondialisé du monde», écrit-il.

Une partie des frais de ce voyage a été payée par l'Office de tourisme de Hong Kong et Cathay Pacific.