La Colombie n'a pas fini de me surprendre. Hier soir, sur la place Botero, à Medellin, entre les familles, les vendeurs de souvenirs et autres badauds, des adeptes de Krishna sautillaient en chantant...

Bruno Blanchet, collaboration spéciale LA PRESSE

«Hare Krishna, Hare Krishna, Krishna, Krishna, Hare Hare !»

Pardon ? Je m'attendais à tout, sauf à ça. Voir des guérilleros, des dealers, des soldats... Pas des Krishnas ! Mes amis les Krishnas !

Saviez-vous que j'ai passé du temps chez eux, dans l'Ouest Canadien ? Et c'était plutôt agréable.

Avant de me faire virer.

Pourtant, je suivais la puck ! Je récitais mes mantras, j'écoutais les enseignements et je participais activement aux tâches de la ferme, dans une vallée spectaculaire près de 100 Mile House, un des plus beaux coins de la Colombie-Britannique.

Et je les admirais, mes amis les Krishnas... Véritablement !

Je vous raconte une anecdote passionnante.

Un matin, après le petit-déjeuner, nous sommes partis en tracteur pour visiter une mine abandonnée. Surprise, c'était un trou, d'à peine deux mètres de haut, qui menait au coeur de la montagne. Noir comme chez le loup là-dedans ! Bonjour la claustrophobie...

Avant d'entrer, une forte odeur d'urine et de je-ne-sais-quoi nous assaille.

«Hmmm... Ça sent l'ours, dit Jai Govinda, mon guide et mentor attitré. Peut-être en rencontrerons-nous un !»

Puis, il se glisse dans le souterrain, en riant, le débile ! Sidéré, je veux suggérer aux autres de revenir le lendemain, y'a rien qui presse... Hein ?

Mais tous les disciples le suivent, gaiement, avec leurs petites lampes de poches Canadian Tire et leurs grandes robes pêche. Calvaire.

Pas trop équipés pour croiser un ours dans un tunnel !

L'expérience s'est avérée transcendante. C'était un véritable labyrinthe, avec des points d'eau et des salles géantes. Au bout d'une heure, nous avons éteint les lampes, dans la pénombre la plus totale, et nous nous sommes assis, mains jointes, pour méditer en écoutant le bruit des gouttes qui tombaient du plafond... L'ours en aurait fait une drôle de tête.

Au retour, le conducteur du tracteur a accroché un pneu derrière le véhicule, et les Krishnas se sont chamaillés pour savoir «qui allait être celui qui se ferait tirer à 40 km/h, sur le chemin de garnottes, assis sur le pneu»... Je vous jure, des vrais fous !

Ces gens-là n'avaient aucune peur de la mort. Aucune peur, un point c'est tout.

N'est-ce pas admirable ?

Puis, tous les soirs, Jai Govinda et moi, on restait debout jusqu'à minuit, à discuter de Dieu, de paradis, d'âme, de paix... C'était bon, ces soirées de discussions spirituelles. C'était doux. On avait l'impression, chaque fois, de faire un peu de ménage dans le Ciel.

Puis, je suis rentré à Vancouver. Début de la fin.

Par hasard, sur Granville Street, je suis tombé sur un disciple, un Québécois, à qui on avait mis une perruque afin de ramasser de l'argent frauduleusement pour un projet bidon de centre de jeunesse... Sa défense ?

«Si c'est pour Krishna, Bruno, c'est correct.»

Et le garçon avait une vilaine manie. Il marchait toujours pieds nus. Et à la suite d'une blessure, son gros orteil était enflé et purulent. Il souffrait d'une sérieuse infection.

«C'est pas grave. C'est le méchant qui sort de mon âme, qu'ils m'ont dit, les Krishnas.»

Atterré, j'ai demandé à Jai Govinda qui lui avait raconté des âneries semblables et pourquoi le pauvre garçon faisait de la fausse représentation. Il était gêné.

Je posais vraiment trop de questions.

Alors, un jour, un grand monsieur tout de blanc vêtu est venu visiter la congrégation. Son air supérieur ne me revenait pas du tout... À les voir se prosterner devant lui, il était clair que l'homme était un patron. Quand j'ai surpris mon beau Jai Govinda en train d'agir, lui aussi, en chien de poche, j'ai été blessé. Je le croyais religieux, mon ami. J'ai vu une marionnette. Un suiveux.

À partir de là, ça n'a pas été long. Le Grand Fendant est venu s'asseoir à côté de moi. Tous les disciples ont tendu l'oreille.

«Alors, Bruno, tu t'intéresses à Krishna ?

- Oui. Mais je me demande pourquoi il faut tous faire les mêmes choses en même temps.

- Parce que ça prend de la discipline pour se libérer du monde matériel.

- Je suis certain qu'on peut faire ça tout seul.»

Il a marqué une pause, et il s'est tourné vers la foule, en riant.

«Il pense pouvoir faire ça seul ! Ha ha ha !»

Puis il a posé sa grosse main poilue sur mon épaule.

«Non, mais... Pour qui tu te prends, jeune homme ?»

Il venait de peser sur le mauvais piton. J'ai pété un plomb.

«Et pour qui tu te prends, toi, pour me dire "pour qui tu te prends" ? Fuck off !»

Le visage de Jai Govinda s'est défait. Silence dans la foule. Le grand boss, lui, souriait. Sa mission était accomplie ! J'étais tombé dans son piège et il avait réussi à se débarrasser de moi.

Tel un vulgaire Pee-Wee.

Que voulez-vous, j'étais jeune et punk... Et je n'ai pas changé, oh non ! Faut encore que je fasse, de temps en temps, des trucs à la limite de la légalité.

Comme écrire une chronique de voyage qui parle plutôt d'humanité.

Photo: Bruno Blanchet, collaboration spéciale