À quand remonte la fois où j'ai eu autant de plaisir à visiter une ville? Installée sur un plateau des Andes à 2600 mètres d'altitude, Bogota est une métropole qui grouille d'activité. La capitale de la Colombie n'est pas la ville de tous les dangers qu'on peut s'imaginer. Et s'y promener est étonnamment facile.

Philippe Mercure LA PRESSE

Jour 1

8 h : La vieille ville

Arrivé en pleine nuit la veille, les rues de Bogota m'avaient paru vaguement inquiétantes à travers les fenêtres du taxi. La surprise n'en est que plus totale au petit matin. Le nez est à peine pointé hors de l'auberge que le charme de La Candelaria, le vieux quartier de Bogota, opère.

Maisons coloniales aux couleurs vives, balcons fleuris, rues étroites : tout ça se détache des montagnes vert sombre qui servent de toile de fond à toute la ville.

En plus d'être charmant, le centre historique de Bogota est, fort curieusement, un quartier bon marché qui a été pris d'assaut par les étudiants. Il s'en dégage une atmosphère unique où les touristes se mêlent aux jeunes bohèmes qui sirotent des cafés sur les terrasses ou se baladent, guitare au dos, en s'interpellant l'un l'autre.

Pour ajouter à l'ambiance, c'est aujourd'hui dimanche et les familles des quartiers populaires ont aussi convergé ici. Sur la Plaza de Bolivar, à l'ombre de l'impressionnante cathédrale Primada, les enfants en trottinette circulent entre les vendeurs ambulants, laissant derrière eux des nuées de pigeons qui s'envolent. Un garçon traverse tranquillement la grande place, traînant deux lamas derrière lui.

C'est le temps d'arpenter les rues, de s'asseoir aux cafés, de se mêler aux foules qui écoutent les sermons des curés dans les nombreuses églises du quartier.

11 h : Botero et les autres

Fernando Botero, c'est ce peintre colombien qui a un petit (un gros?) faible pour les rondeurs. Natures mortes de fruits ronds et charnus, portraits de femmes nues et bien en chair : sous le pinceau du maître, même le Christ sur sa croix est irrésistiblement joufflu. Ses toiles, exposées au musée Donacion Botero, mettent instantanément de bonne humeur. Surtout qu'entre des oeuvres de Picasso, Matisse, Chagall, Monet, Dali et bien d'autres, elles sont en bonne compagnie.

13 h : Ajiaco et colectivo

«Non, non, je ne connais pas vraiment ta cousine. En fait, elle est une ancienne collègue de classe de ma soeur.» Pas sûr que Vanesa ait compris mes explications baragouinées en espagnol. Peu importe: elle m'entraîne dans les dédales de La Candelaria jusque dans un boui-boui; arrivent bientôt deux limonades fraîches et deux gros bols de soupe. «Ajiaco», pointe Vanesa. Une soupe de patates, de maïs et de poulet servie avec de la crème et des câpres. C'est bon à se lancer dans les murs.

On pousse ailleurs pour le tinto - une petite tasse de café noir auquel les Colombiens carburent - avant de héler un colectivo et foncer vers le jardin botanique. Cramponné au plafond de ce petit autobus qui se fraie un chemin dans le trafic à coups de klaxon, je plonge au coeur de cette ville grosse comme New York.

Le jardin lui-même, qui reproduit tous les écosystèmes de la Colombie, est bien tenu et fort instructif. Mais même ici, isolés de la frénésie de la ville, son dynamisme trouve le moyen de nous rattraper. Au-dessus, les avions déchirent le ciel à une fréquence étourdissante.

17 h : Usaquén et La Macarena

Un autre tinto, un autre colectivo, et me voici cette fois sous les bons soins de Ronald et sa copine Johana - une amie d'un ancien collègue... de ma blonde. Parmi les nombreux métiers de Johana, il y a celui de donner des cours de français aux Colombiens qui veulent émigrer au Québec. Politisée, intéressée, intarissable, elle peut vous parler autant des FARC que de cinéma colombien dans un français impeccable.

Direction Usaquén, un ancien village au nord de Bogota qui s'est fait avaler par la ville. Petit parc rempli d'eucalyptus, église, ancienne ferme transformée en centre commercial: on peut encore deviner l'ancien côté rural de l'endroit, aujourd'hui truffé de restos.

Usaquén est niché dans les montagnes, et le retour vers le centre par une route en lacets est riche en émotions fortes (nous sommes tombés sur un chauffeur de taxi qui semble tenir aussi peu à la vie qu'à ses tambours de frein).

L'enivrante descente nous conduit à La Macarena, nouveau quartier en vogue qui fourmille de bars et de restos bizarres. Johana et Ronald insistent pour impressionner le Nord-Américain avec un burger local. La chose qu'on me sert comporte une liste d'ingrédients longue comme le bras, parmi lesquels on retrouve un oeuf et une sauce appelée chorriado. Le burger est si colossal qu'il doit être attaqué au couteau et à la fourchette. Respect.

Jour 2

9 h : Au sommet du Montserrate

Johana m'entraîne vers le funiculaire qui hisse les visiteurs au sommet du Montserrate, un pic de 3160 mètres qui domine Bogota. La vue - et les effets de l'altitude - coupent littéralement le souffle. Dans une petite église blanche perchée au sommet, un prêtre célèbre la messe accompagné d'un guitariste. À vous donner le goût de croire en Dieu.

Descente du Monserrate en téléphérique pour gagner le musée de l'or. Un mot pour décrire cette collection de colliers, ceintures, couronnes et autres sculptures faits du précieux métal jaune : hallucinant. Il y a même une salle multimédia où on vous fait revivre un rituel d'offrandes aux dieux de l'époque préhispanique.

14 h : À bord du Transmilenio

Le projet est ambitieux. Et il est signé Johana. L'idée : parcourir Bogota au grand complet, du nord au sud, à bord du Transmilenio, qui fait office de métro à Bogota. Un réseau de 84 kilomètres de voies réservées sur lesquelles circule une armée d'autobus articulés.

Pour 75 cents canadiens, on s'assoit et on regarde défiler la ville, comme au cinéma. À Bogota, on dit que le nord est riche et sécuritaire alors que le sud est pauvre et à éviter. La réalité de cette ville faite d'une mosaïque de plus de 1000 barrios, ou quartiers, est en réalité plus complexe.

Reste que les quartiers populaires du sud laissent apercevoir leur fatras d'antennes de télé et de cordes à linge tendues entre les toits de tôle. Au nord, pendant ce temps, les multiples chantiers témoignent du boom que connaît la ville.

19 h : La Zona Rosa

Après un souper rapide de tamals (des feuilles de bananiers remplies de riz et de viande), nous mettons le cap vers la Zona Rosa, le quartier chic de Bogota. Centres commerciaux, boutiques raffinées, bars et restos de luxe: c'est l'occasion de descendre une bière avec les expats, les hommes d'affaires et les sexy signoritas de la métropole. Même en ce lundi soir, y'a de l'action. « Comme si la crise économique n'existait pas », observe Johana.

Question de terminer le tout en contraste, nous optons pour une dernière bière dans le barrio de La Concordia, qui domine le centre historique de La Candelaria. Les étudiants qui viennent de terminer leurs cours du soir inondent les étroites ruelles où de minuscules bars font jouer leur musique à fond la caisse. De l'ambiance et du bruit à la pelle.

Si vous avez la chance d'explorer Bogota avec les gens de la place, n'hésitez pas. Faites aller vos contacts: la Colombie est devenue le sixième pays d'origine des immigrants au Québec, et vous avez certainement un ami qui connaît un collègue qui se rappelle d'un cousin à Bogota. Une fois sur place, c'est avec enthousiasme qu'ils vous trimballeront aux quatre coins de la ville pour vous faire vivre à fond la vida loca.