Les jours passent et il faut se rendre à l’évidence : les vacances cet été ne seront pas celles qu’on espérait, bardées de contraintes et d’interdits, de frontières hermétiques. Mais ne sortez pas votre boule de cristal pour essayer de prédire quand on reviendra à la « normale » d’avant : la plus grande source d’espoir des touristes se situe peut-être plutôt… dans les bulles.

Violaine Ballivy Violaine Ballivy
La Presse

C’est du moins la proposition formulée par l’Australie et la Nouvelle-Zélande, qui entendent former une « bulle » touristique, dite bulle « Trans-Tasman », au sein de laquelle les déplacements seront facilités — lire : sans quarantaine imposée — de façon à relancer l’industrie touristique dans les deux îles. La mesure serait implantée dès juillet, au moment des vacances scolaires d’hiver, à la condition que la prévalence du coronavirus soit restée telle quelle. C’est-à-dire très faible. Les frontières avec les autres pays demeureraient fermées jusqu’à nouvel ordre, possiblement jusqu’à ce que la présence du virus soit aussi très faible ou qu’un vaccin soit trouvé.

Une, puis deux, puis… ? Cette idée a vite attiré l’attention des autres dirigeants politiques et de l’industrie qui cherchent désespérément les moyens d’une reprise, et elle a déjà fait des petits. La Lettonie, l’Estonie et la Lituanie ont annoncé à la mi-mai leur intention de former une bulle, à laquelle la Finlande et la Pologne pourraient se joindre plus tard dans l’été. L’Organisation mondiale du tourisme a estimé à 80 % la baisse du tourisme en 2020, une catastrophe pour les pays dont l’économie repose essentiellement sur cette industrie.

La recette du succès

En gros, pour que deux pays puissent former une bulle somme toute sûre, explique Raywat Deonandan, épidémiologiste et professeur émérite à l’Université d’Ottawa, il faut que les deux pays soient contigus ou reliés par des vols directs — « cela ne marche pas s’il faut faire deux escales et risquer de se contaminer en chemin » —, que le nombre de cas soit très faible, que les politiques publiques soient similaires (distanciation physique, port du masque, etc.) et qu’il y ait un très haut niveau de confiance entre les deux gouvernements. « Si l’un des deux pays fait moins de tests et qu’ils sont faits de façon moins stratégique, alors que l’autre en fait beaucoup, et de façon plus stratégique, les situations ne sont pas similaires. Ça ne marchera pas », résume l’expert.

PHOTO BICHO RARO, GETTY IMAGES

L’Australie et la Nouvelle-Zélande entendent former une « bulle » touristique, au sein de laquelle les déplacements seront facilités.

Sur papier, l’Australie et la Nouvelle-Zélande semblent remplir ces critères. « Elles se trompent peut-être. Ce n’est pas facile de prévoir ce qui se passera [en autorisant les voyages entre les deux pays], et c’est vrai que le fait que les gens voyagent autant a facilité la propagation du virus. Mais on ne va pas rester fermés pendant des années encore. Il faut chercher des pistes pour équilibrer le risque, parce qu’il ne sera jamais nul », remarque Alan Cohen, professeur au département de médecine de l’Université de Sherbrooke, expert en épidémiologie.

Par contre, la recette sera plus difficile à adapter ailleurs. Au Canada ? Avec le plus proche voisin, les États-Unis ? « Je n’aime pas du tout, du tout cette idée », indique Raywat Deonandan. D’abord parce que la situation n’est pas maîtrisée aux États-Unis, relève-t-il. Puis parce que l’approche diffère sur le plan de la santé publique. Qui paiera si un Québécois déclenche une éclosion au Vermont, s’il tombe malade en Floride, etc. ?

Et « non », on ne peut pas dire : ces deux régions ont le même nombre de cas, elles peuvent créer une bulle et penser que la situation restera stable. « Le plus largement on voyage, le plus on transmet » le virus, résume Alan Cohen. La contamination serait ainsi appelée à augmenter.

Pourrait-on espérer que le Canada, ou le Québec du moins, puisse former une bulle avec l’un de ses voisins pour dynamiser cette industrie — et offrir un peu plus de choix aux vacanciers dans les prochains mois ? Alan Cohen est pour le moins sceptique. « On a encore des éclosions à Montréal. Ce n’est pas intéressant de faire une bulle avec [la métropole] », tranche-t-il. Une alliance des provinces maritimes serait plus viable, à son avis. « Il pourrait y avoir un bon ratio risque-bénéfice », dit-il. Voire une alliance entre les provinces maritimes du Canada, la Nouvelle-Zélande et l’Australie, puisque l’important n’est pas tellement la distance entre les deux régions, mais la prévalence de la maladie. Il faudrait évidemment, pour que cela soit possible, qu’il y ait un vol direct entre les Sydney de Nouvelle-Écosse et d’Australie…

Et dans toutes les alliances, il faudra prévoir des protocoles clairs en cas de résurgence des cas. « Il faut qu’il y ait un bouton “annulation” et que les directives pour l’activer soient claires », dit Raywat Deonandan.

Tourisme

Les experts en tourisme sont tout aussi sceptiques face à la multiplication des bulles.

Le problème, c’est qu’en créant une bulle, on crée des contraintes : on ne peut pas aller où on veut, on se sent limité, et les gens n’ont pas envie de ça.

Pascale Marcotte, professeure à l’Université Laval, membre de la Chaire de recherche sur l’attractivité et l’innovation en tourisme

Elle cite l’exemple de la Polynésie française, où l’on a songé à réserver une île aux touristes. « Être confiné dans une île, ce n’est pas vraiment non plus ce qu’on veut en vacances. Ça passe deux, trois jours, pas plus. »

Dans les faits, les « bulles » existent déjà, dit-elle. « Les Québécois comptent prendre leurs vacances à 100, 150 km de chez eux. Ils ont créé leur propre bulle », remarque Pascale Marcotte.

Avant de songer à créer des bulles avec des voisins, il faudra clarifier les restrictions imposées à l’industrie touristique, ajoute de son côté Paul Arsenault, de la Chaire de tourisme de l’UQAM. Elles sont encore trop nombreuses et limitent une réouverture rentable des différents acteurs de l’industrie. « Ça va prendre un gros coup de pouce, beaucoup d’argent qui soit mis sur la table » pour aider l’industrie du tourisme, insiste-t-il. Si l’offre est en chute libre, ça ne sert à rien de stimuler la demande.

Des quarantaines prévoyage ?

Au lieu des bulles touristiques, Taiwan cherche à établir un « protocole de voyage sécuritaire » avec l’aide de l’Université de San Francisco. Les quelque 500 participants qui seront recrutés devront se soumettre à une quarantaine de 14 jours, puis à un test de dépistage de la COVID-19 avant de s’envoler pour Taiwan (sous réserve que le test soit négatif), où ils seront de nouveau placés en quarantaine et soumis à des tests de dépistage tous les deux jours, pendant 14 jours. La stratégie vise à établir la quarantaine la plus courte qui pourrait devoir être imposée à l’arrivée au pays et ainsi, relancer le tourisme d’affaires. « On dit généralement que la maladie se déclare dans les 14 jours suivant l’exposition, mais il en reste un faible pourcentage qui se développe après », explique Raywat Deonandan, d’où l’idée de poursuivre les tests après l’arrivée à Taiwan malgré la quarantaine prévoyage.