« Chers passagers, désolé de vous réveiller, mais il y a deux rorquals bleus qui s’alimentent sur bâbord, à quelques mètres du bateau… »

Stéphanie Morin Stéphanie Morin
La Presse

Il n’était pas 6 h du matin quand la voix du commandant a retenti — en français d’abord, en anglais ensuite — dans les moindres recoins du Soléal, navire de l’entreprise Ponant.

Personne n’a rechigné, même si le soleil était à peine levé. Tous les passagers sont sortis de leur cabine à l’unisson, plusieurs avec la parka enfilée par-dessus le pyjama !

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Un rorqual à bosse multiplie les acrobaties près de la baie Charlotte.

Quand on navigue en Antarctique, l’idée même de faire la grasse matinée est de toute manière impossible. On l’a vu en février dernier lors de la croisière qui clôturait la saison australe pour le Soléal.

Chaque matin ou presque, le commandant Charbel Daher tirait les passagers des limbes du sommeil pour leur faire part d’une quelconque beauté à observer.

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Le personnel à bord, comme les passagers, admire le ballet des baleines à bosse.

D’abord, il y a eu ces deux rorquals bleus, si gourmands qu’on voyait leurs sillons ventraux quand ils se gavaient de krill. Le lendemain, même scénario pour une dizaine d’orques qui nageaient en petits groupes autour du Soléal.

En après-midi, c’est à l’heure de la sieste que l’annonce s’est faite, pour deux baleines à bosse qui passaient tout près. La mère et son petit nous ont offert le plus émouvant des spectacles en multipliant les acrobaties hors de l’eau, à 20 m du bateau.

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Une baleine plonge près d’une banquise, en mer de Weddell.

Des sauts toutes nageoires ouvertes, des quasi-culbutes et le son fracassant de leurs corps massifs qui retombent dans une pluie d’éclaboussures.

Le surlendemain, toujours aux aurores, c’est le paysage qui forçait notre réveil : le navire allait s’engager dans un étroit passage, le canal Lemaire, large d’à peine 800 m. Orienter le navire entre les hautes falaises austères de ce canal, c’est un peu comme enfiler un fil dans le chas d’une aiguille… un chas qui risque à tout moment d’être encombré de glaces flottantes, au point que l’on doive rebrousser chemin.

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L’étroit canal Lemaire a de quoi donner des maux de tête au commandant.

Nous avions d’ailleurs été prévenus dès l’embarquement, non pas que la voix du commandant nous servirait fréquemment de réveil-matin, mais plutôt de l’incertitude du trajet. En Antarctique, seuls le vent et les glaces décident de l’itinéraire… Sous des latitudes aussi hostiles, le programme prévu de longue date dans les bureaux marseillais de Ponant n’a pas plus de valeur que le papier sur lequel il est imprimé.

Assurément, nous allions passer par les îles Shetland du Sud, l’ouest de la péninsule Antarctique et la mer de Weddell, mais dans quel ordre et où précisément, la météo en déciderait. D’intuition, on sentait bien que les découvertes seraient grandes et excitantes, mais on ignorait de quoi elles seraient faites.

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La glace flottante couvre les eaux près du canal Lemaire.

Mais avant toute chose, il fallait traverser le mythique et terrible détroit de Drake, au-delà du cap Horn, là où le Pacifique rencontre l’Atlantique dans un choc aquatique comme nulle part ailleurs. Une traversée de près de 48 heures depuis Ushuaia, en Argentine, au milieu de vagues de 6 à 7 mètres qui faisaient tanguer le Soléal, pourtant équipé d’un système antiroulis.

« Sans ce système, ce serait l’enfer ; il n’y a rien qui resterait sur les tables, lance Rodrigo, un des guides-naturalistes à bord. Par contre, on ne peut rien faire pour éviter la houle… » L’Antarctique est un continent qui se mérite, dit l’adage. À l’aller, plusieurs passagers à bord l’ont compris jusqu’au creux de leur estomac…

Un bout du monde grouillant de vie

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Les passagers explorent à pied l’île Danco

Il fut décidé par l’équipage que le navire mouillerait d’abord en mer de Weddell — la mer la plus froide du globe — après un petit arrêt à Yankee Harbour, dans les îles Shetland du Sud. Outre la météo, le commandant et son équipe doivent tenir compte des autres bateaux dans le secteur avant de fixer l’itinéraire.

Autant que possible, il faut s’assurer de ne pas croiser d’autres navires. Parce que ça gâcherait cette sensation magique (bien que fausse) d’être seuls au bout du monde, mais surtout, parce qu’il est impossible de débarquer en masse sur le continent austral.

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Un manchot papou pose pour une guide naturaliste.

Sur chaque site, un maximum de 100 passagers à la fois est toléré. Comme nous sommes un peu moins de 200 à bord, les débarquements (deux par jour en général) se feront en plusieurs vagues, en canots pneumatiques.

Impossible de coordonner pareille opération si deux, voire trois navires se trouvent au même endroit, au même moment.

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Un jeune manchot papou talonne sa mère pour une becquée supplémentaire.

De toute façon, c’est la nature – immense jusqu’à en être intimidante – qui attire les croisiéristes sous pareilles latitudes, pas la possibilité de croiser un lointain cousin au hasard d’une escale.

Et en Antarctique, la nature est généreuse de ses beautés. On le réalise dès le tout premier débarquement à Yankee Bay, alors que les manchots papous se comptent par milliers.

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Les manchots papous habitent par centaines sur le site de Brown Bluff, sur la péninsule Antarctique.

Ça grouille dans tous les sens, ça caquette allègrement, ça se dandine… Un véritable chaos aviaire, dans une odeur âcre d’excréments qu’on oublie rapidement.

Les jeunes poursuivent les parents pour une becquée supplémentaire, des adultes en mue s’élancent pour un bain glacé sous l’œil indifférent d’otaries mâles avec lesquelles il faut garder une bonne distance. Danger : les mâles sont agressifs, nous prévient Gérard Bodineau, chef d’expédition.

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Ne réveillez pas la bête qui dort… Sous son doux sourire, ce phoque-léopard cache des dents comme des lames de rasoir.

Idem pour les gigantesques éléphants de mer que nous croiserons quelques jours plus tard. Il faut se méfier de ces mastodontes : ils se déplacent en rampant très rapidement, malgré leur poids qui peut dépasser quatre tonnes.

On a d’ailleurs vu un mâle s’éloigner en grognant et en éructant, las d’être le centre d’attention d’un groupe de touristes habillés à l’identique. La parka — rouge vif — étant offerte par Ponant, les passagers ont forcément des airs d’équipe de hockey en tournée !

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Un éléphant de mer mâle et sa femelle se reposent dans une des baies des îles Shetland du Sud.

Les manchots, eux, sont plutôt curieux. Les jeunes surtout n’hésitent pas à s’approcher, voire à nous picorer du bout du bec, pour savoir ce que cachent nos bottes de caoutchouc.

Comme ils n’ont aucun prédateur sur la terre ferme, les manchots n’ont pas l’instinct de fuir devant les humains.

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Une otarie à fourrure, entre bâillement et grognement…

Dans l’eau toutefois, c’est une autre affaire. Les orques veillent. Et les phoques-léopards, avec leurs dents acérées comme des lames de rasoir, patrouillent près des rives en attente d’un oiseau égaré à dévorer.

La force du nombre contre la puissance des mâchoires… Ainsi va le cycle de la vie en Antarctique.

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Un manchot à jugulaire se dandine sur ses courtes pattes.

Beauté brute

Même si elle y est pour beaucoup, la faune n’est pas la seule responsable du spectacle sous le 65e parallèle Sud.

Les paysages toujours changeants y sont d’une beauté brute et d’une virginité bouleversante. L’œil ne sait plus où se poser, entre les montagnes aux pics acérés, les glaciers qui craquent dans un grand bruit amplifié par le silence antarctique, les vastes étendues de glaces flottantes et les icebergs aux 50 nuances de blanc, flottant vers Dieu sait où, leur partie immergée se devinant dans un éclat bleuté.

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Coucher de soleil près de la baie de Paradise

Ces géants de glace finement sculptée par l’eau salée, qui dérivent vers une fonte certaine, sont de traîtres compagnons de navigation — le Titanic en est la triste preuve —, mais pas seulement pour les gros navires. Les kayakistes aussi s’en méfient.

Depuis janvier dernier, Ponant offre des sorties en kayak de mer dans les eaux glaciales de l’Antarctique. L’activité n’est pas incluse dans le prix de la croisière, mais elle permet d’aborder le paysage sous un angle différent, tout doucement, au ras de l’eau.

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Sortie en kayak de mer dans la baie Charlotte

Près de Port Pléneau, il est possible de naviguer entre les icebergs. Il faut toutefois éviter de s’en approcher, car de gros fragments peuvent en tout temps s’en détacher, nous prévient notre guide Yann, mi-breton, mi-groenlandais : « Les icebergs sont très, très dangereux. Lorsqu’ils sont instables, ils peuvent se renverser à tout moment. »

Dans l’environnement hostile que reste l’Antarctique, les icebergs ne sont pas les seuls qu’il faille craindre. La neige, le vent, les vagues sont autant d’éléments qui nous rappellent la petitesse de l’homme devant la grandeur de la nature. 

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Naviguer près des icebergs permet d’en apprécier toutes les nuances de bleu.

« Ce sont les eaux les plus dangereuses du monde pour la navigation, dit le commandant. Un seul glaçon suffit pour endommager le bateau et il faut tenir compte des baleines, dont on ne peut prévoir le comportement. » Un juste exercice d’humilité imposé par un des derniers terrains presque totalement vierges du globe…

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Trois sorties de kayak de mer étaient proposées pendant la croisière.

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En mer de Weddell, des kayakistes s’approchent d’un iceberg.

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Un zodiac retourne vers le Soléal, dans la baie Paradise.

Les frais de ce voyage ont été payés par Ponant, qui n’a exercé aucun droit de regard sur le contenu du reportage.