Il y a 105 ans décollait le premier vol commercial aux États-Unis. Depuis, prendre l’avion est devenu un acte banal. Mais à l’heure des changements climatiques, serait-il en train de devenir un geste dont il faut avoir honte ?

Violaine Ballivy Violaine Ballivy
La Presse

Oui, tranche sans hésiter Aurélie Vernon. « J’ai trop pris l’avion et maintenant j’en ai honte, je n’avais pas conscience du tort que je faisais à la planète », dit la comédienne française de 38 ans, instigatrice d’une pétition réclamant la fin des déplacements en avion afin de limiter le réchauffement climatique. Le déclic a eu lieu lors d’une lecture publique des textes de l’écologiste Éric Vincent, en 2017. Depuis, elle reste « clouée au sol ». Voyage en train. Refuse les propositions de spectacles outre-mer. Passe ses vacances près de chez elle.

« Je ne dis pas que je ne prendrai plus jamais l’avion. Mais pas tant qu’on n’aura pas renversé le réchauffement climatique, dit-elle. Après tout, à quoi ça sert de voyager pour voir des coraux morts ? Il faut payer les conséquences de notre mode de vie. Régler le problème. »

Si sa position peut surprendre, en cette époque où l’on n’a jamais autant voyagé, elle est loin d’être unique. Il ne passe pas une semaine ou presque sans qu’une initiative du genre soit annoncée. Les pétitions similaires se multiplient. En Suisse, une université compte interdire, dès l’automne, aux étudiants de s’envoler pour les voyages officiels dont la destination est à moins de 1000 km et des communes ont décidé de ne plus financer les voyages scolaires impliquant l’avion. Les journalistes du quotidien danois Politiken n’ont plus le droit de prendre l’avion pour les déplacements intérieurs, alors que les scientifiques sont dans le collimateur de la campagne « No fly for the climate, Sci » (Scientifiques, ne volez plus pour le climat), lancée par des chercheurs universitaires qui les somment de remplacer tous les colloques et congrès par des rencontres virtuelles. 

Les attaques sont nourries et elles viennent de plusieurs fronts. Incluant Twitter, Facebook et Instagram, bien sûr, avec la multiplication des mots-clics du genre #stopflying, #flyingless et #nofly2019. Bref : on y pense à deux fois avant de vanter ses prochaines vacances à l’autre bout de la planète.

Le transport aérien ne représentait pourtant, en 2017, que 2 % des émissions de carbone de la planète. Sauf que voilà, relèvent les lanceurs d’alarme, cette proportion augmente à vive allure : les émissions ont crû de 70 % entre 1990 et 2010, contre 25 % pour la moyenne globale. À ce rythme, l’aviation internationale pourrait être responsable de 22 % des émissions mondiales d’ici 2050 (rapport de l’Institut Öko, présenté au Parlement européen en 2017).

Les voyageurs ont désormais l’option d’acheter des compensations carbone : quelques clics, quelques dizaines de dollars suffisent officiellement pour alléger sa conscience.

« Non ! C’est une grande tromperie. C’est une idée promue par l’industrie, mais on ne peut pas compenser directement : la pollution ne peut pas être retirée de l’air. » — Magdalena Heuwieser, fondatrice de Stay Grounded (Restez au sol), un regroupement d’une centaine d’associations contre le transport aérien, fondée en 2017

Des scientifiques lui donnent raison. Dont Susanne Beckam, professeure de tourisme durable à l’Université Griffith, en Australie, spécialiste de la question. « Acheter des compensations ne signifie certainement pas que les émissions sont miraculeusement effacées : la pollution sera émise et s’accumulera quand même dans l’atmosphère, augmentant les concentrations de CO2. On ne peut pas voler “neutre” […]. On ne peut pas voler “vert”. »

L’argent des crédits achetés sert à financer des projets qui réduiront d’autant les émissions dans un autre secteur (par exemple : financement de panneaux solaires, plantation d’arbres, etc.), « enfin, idéalement, et si le projet perdure », relève Susanne Beckam. Mais, au mieux, « on maintient à peine le statu quo », alors qu’une réduction importante est nécessaire pour atteindre la cible 2050 de l’Accord de Paris, dit-elle.

« Pour être un touriste responsable, il faut voler moins. Il n’y a pas d’autre solution. »

Reste que la réalité n’est pas la même en Europe — où le mouvement est plus organisé — et en Amérique du Nord. « Les réseaux de trains ne pas aussi bien développés chez vous qu’en Europe, dit Magdalena Heuwieser. Je serais mal placée pour dire aux Canadiens d’arrêter complètement de voler, alors que nous, nous avons plus de solutions de rechange. »

« Mais voler, peu importe la raison, c’est un choix et il faut vivre avec les conséquences de ce choix, dit Mme Heuwieser. Les gens doivent faire pression sur les politiques afin qu’ils améliorent les réseaux ferroviaires — et surtout les liaisons de nuit —, taxent les voyageurs fréquents. Les hommes d’affaires n’ont plus raison de prendre l’avion pour assister à une réunion quand tout peut se faire par l’internet ».

Mais le sentiment de culpabilité des voyageurs se traduira-t-il en gestes concrets ? Paul Arseneault, directeur de la chaire de tourisme Transat de l’UQAM, ne pense pas que les touristes cesseront de prendre l’avion de sitôt. « Il n’y a aucun incitatif économique à moins voyager. Les billets d’avion n’ont jamais été aussi peu chers », relève-t-il. Et que sert-il d’arrêter de voler si l’on continue à acheter des bleuets importés du Chili à longueur d’année ? « Il faut être conséquent, reconnaît Madgalena Heuweiser. C’est tout notre mode de vie qu’il faut revoir. »

Des conseils pour limiter son empreinte en voyage

1. Privilégier le train pour les liaisons internes : Paris-Montréal en avion, d’accord. Mais Paris-Genève en train. 2. Privilégier les vols directs, même s’ils sont plus chers. Le plus court trajet entre deux points pollue moins, c’est logique. Mais on évite aussi un deuxième décollage, l’étape la plus gourmande en kérosène du voyage. 3. Voyager léger, avec le moins de bagages possible, car plus l’avion est lourd, plus il brûlera du kérosène. 4. Concentrer ses vacances : au lieu de faire trois petits voyages dans l’année, on en fait un, plus long. D’une part, on prendra moins l’avion et d’autre part, on pourra mieux explorer la destination.  5. Voyager en classe économique. Plus il y a de passagers à bord d’un avion, plus petite est l’empreinte moyenne de chacun. 6. Acheter des compensations carbone auprès d’une organisation reconnue, par exemple, qui est certifiée par l’organisation GoldStandard.