Pendant cinq ans, Guirec Soudée a fait le tour du globe en voilier avec pour seule compagne une poule rousse appelée Monique. Ensemble, ils ont navigué du pôle Nord au pôle Sud et passé 130 jours en hivernage, coincés dans les glaces au large du Groenland. Rencontre avec un marin complètement insensible au mot « impossible ».

Stéphanie Morin Stéphanie Morin
La Presse

De son propre aveu, Guirec Soudée est né « les pieds dans l’eau » dans la petite île bretonne d’Yvinec, qui ne compte qu’une seule maison : celle où il a grandi. L’océan, il connaît, mais la navigation, pas vraiment. Qu’importe, depuis qu’il est enfant, il veut partir en voilier, et en solitaire. Pour aller où ? Ce n’est pas clair. Avec quel voilier ? Celui qu’il réussira à s’offrir avec l’argent amassé après deux années à galérer en Australie. Et l’art de la navigation ? Il l’apprendra sur le tas.

« Le projet était un peu flou au départ, mais c’est ça, l’aventure : ne pas savoir où on va », lance le jeune homme qui revendique fièrement son caractère têtu, un brin inconscient et farouchement indépendant.

PHOTO FOURNIE PAR FLAMMARION QUÉBEC

Guirec Soudée et sa poule Monique ont passé 130 jours en hivernage au large du Groenland.

Pour son voilier, il croit dénicher la perle rare sur la Méditerranée, mais il déchante vite : « Le bateau était pourri de chez pourri, avec de la corrosion et des trous dans la coque d’acier. Mes amis me disaient de remettre le départ à plus tard, mais j’ai refusé. Toutes les excuses sont bonnes pour ne pas partir. Si on commence à douter au premier obstacle, on ne fait jamais rien ! » Il part donc à la fin de novembre 2013, à bord d’un vrai rafiot, avec comme maigre expérience deux jours en mer sur un voilier habitable…

Direction : les îles Canaries, où il fera une rencontre déterminante, celle de la poule Monique, offerte par des amis et avec qui le courant passe sur-le-champ.

« Je voulais partir avec un animal de compagnie, mais j’avais peur de manquer d’espace pour un chien. Je me disais qu’une poule, ce serait sympa ; elle pourrait pondre des œufs en mer. Les gens me disaient qu’une poule stressée ne pond pas. Mais dans la vie, plus on me dit non, plus j’ai envie de le faire… »

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, LA PRESSE

Guirec Soudée

Il ne fait encore une fois qu’à sa tête et embarque Monique pour une aventure qui durera finalement cinq ans et qui s’étalera sur 83 000 km. Des Caraïbes au passage du Nord-Ouest en passant par le Pacifique, le cap Horn et l’Antarctique, la poule rousse pond avec une belle régularité six œufs par semaine en moyenne. Et elle a étonnamment le pied marin… En échange, il la transporte partout avec lui, lui montre à nager (avec succès !), la prend sur sa planche de surf…

Lorsqu’il décide de tenter un hivernage au large du Groenland, il prend à bord deux fois plus de grain pour sa poule que de riz pour lui. Il prévoit pêcher pour survivre. Il n’attrapera que deux oursins en 130 jours de solitude extrême.

« Monique m’a sauvé la vie, dit-il. C’étaient des conditions extrêmement compliquées. On n’a pas eu de soleil pendant 70 jours. Le froid est parfois descendu à — 60 degrés à l’extérieur ».

Pire, au premier jour de son hivernage, il apprend la mort soudaine de son père, de qui il était très proche. « Je n’avais aucun moyen d’appeler ma famille, j’ai dû vivre mon deuil seul. Mais je pense que mon père m’a donné une force supplémentaire. » Et Monique, la présence dont il avait besoin.

D’autres auraient renoncé devant tant d’adversité, mais pas Guirec Soudée. « J’aime me mettre en difficulté. L’aventure commence quand c’est dur ! Je voulais me débrouiller seul, me surpasser et être en harmonie avec la nature. L’hivernage a été une aventure extraordinaire. Le truc le plus fort du voyage, mais aussi le plus dangereux. »

PHOTO FOURNIE PAR L’ÉDITEUR

Le monde selon Guirec et Monique de Guirec Soudée

Franchir à la voile le passage du Nord-Ouest n’a pas non plus été de tout repos. Alors âgé de 24 ans, il a été le plus jeune marin à réussir l’exploit (et Monique, la seule poule de l’histoire). « Près du pôle, le pilote automatique ne fonctionne pas. Je n’ai pratiquement pas dormi pendant 32 jours. »

« Le plus dur, c’est de partir »

De fait, écouter Guirec Soudée raconter son périple, c’est mesurer à quel point la volonté et la ténacité peuvent venir à bout de n’importe quel obstacle. Et réaliser que la peur n’est pas toujours la meilleure des conseillères. « Si tu sais à l’avance tout ce que tu vas affronter, tu n’y vas pas, c’est sûr. Le plus dur, c’est de partir. »

Aujourd’hui, il se prépare pour sa prochaine aventure, « un tour de l’Arctique sans escale, pendant environ quatre mois », qu’il fera cette fois sans Monique. « S’il m’arrive un pépin en Russie, ça peut être compliqué ; je ne veux pas mettre sa vie en danger. »

D’ici là, il fait la promotion des trois livres qu’il vient de publier : un carnet de bord, un livre pour enfants et un récit autobiographique intitulé Le monde selon Guirec et Monique. Il planche aussi sur un film documentaire à partir des tonnes d’images rapportées de ses cinq années en mer. Et Monique ? Elle coule des jours heureux dans l’île d’Yvinec, dans une grande cabane de bois avec vue sur la mer.

Le monde selon Guirec et Monique. Guirec Soudée. Flammarion Québec. 302 pages.