J'ai rencontré Tyler Norris à Ajloun, dans le nord de la Jordanie, en février dernier. Nous avons engagé la conversation et il m'a parlé du chemin d'Abraham, dont il supervise la mise en place, au Moyen-Orient, pour le compte de l'Université Harvard.

Publié le 16 mai 2009
André Désiront, collaboration spéciale LA PRESSE

Quelques mois plus tôt, j'avais entendu parler du chemin de Saint Paul, un itinéraire qui serpente parmi quelques-uns des plus beaux paysages de la Turquie, et voici deux ans, j'avais écrit un court article sur le chemin des Sanctuaires, au Québec. Ces nouveaux itinéraires mi-culturels, mi-sportifs sont les rejetons «spirituels», pourrait-on dire, des chemins de Saint-Jacques.

Le pèlerinage à Compostelle était pourtant tombé en désuétude au XVIe siècle, discrédité pour cause de «superstition» par les humanistes de la Renaissance. Mais il attire aujourd'hui plus de marcheurs qu'au Moyen Âge. Il doit sa «renaissance» aux historiens qui se sont intéressés au phénomène dans les années 60 et à la Fédération française de randonnée pédestre, qui a cartographié et balisé les parcours dans les années 70.

Dans notre Occident imprégné de culture chrétienne, les chemins de Saint-Jacques sont certes les plus populaires des grands itinéraires de randonnée qui puisent leur origine dans l'histoire et dans la religion. Mais l'engouement croissant pour la randonnée pédestre et l'accession à la retraite de millions de baby-boomers en excellente condition physique pousseront de plus en plus de voyageurs à se lancer à la découverte des autres sentiers mythiques de la planète. Des sentiers qui sont aussi de superbes itinéraires touristiques.

En Europe, les chemins de Saint-Jacques ménagent des fenêtres sur de fabuleux paysages et permettent de découvrir quantité de chefs-d'oeuvre des architectures romane et gothique, comme les cathédrales de Léon et de Burgos, en Espagne, la cathédrale Notre-Dame-du-Puy ou les abbatiales Sainte-Foy, à Conques, et Saint-Pierre, à Moissac. Les paysages sublimes et les grandes réalisations architecturales sont également le lot du randonneur qui suit le chemin des Incas, au Pérou, jalonné d'anciennes cités et forteresses en ruine, ou le chemin des 88 temples de l'île de Shikoku, au Japon.

Les chemins de CompostelleIl n'y a pas un, mais plusieurs chemins de Compostelle: via Turonensis (qui part de Tours), chemin d'Arles, via de la Plata (de Séville), chemin portugais (de Porto ou de Fatima), via Jacobi (depuis le lac de Constance, en Suisse)... Les itinéraires qui mènent à Saint-Jacques-de-Compostelle, en Galice, sont innombrables, puisque les pèlerins qui entreprenaient le pèlerinage au Moyen Âge affluaient de toutes les parties de l'Europe.

Francophonie oblige, le plus populaire auprès des Québécois est l'itinéraire de 1600 kilomètres connu sous le nom de «via Podiensis», qui part du Puy-en-Velay, en Auvergne. Trois des quatre grands chemins français convergent à Roncevaux (Roncesvalles), dans les Pyrénées, à 800 kilomètres de l'arrivée.

Qui se lance sur un des chemins de Saint-Jacques? «Ce sont souvent des retraités à la recherche d'une aventure, qui marque pour eux un nouveau départ», explique Gilles Robineault, responsable pour la région de Montréal de l'Association québécoise des pèlerins et amis des chemins de Saint-Jacques (www.duquebecacompostelle.org). «Les motivations peuvent être spirituelles, mais pas toujours. Et la majorité des pèlerins n'ont jamais pratiqué la randonnée auparavant.» Le pèlerin «type» a entre 55 et 60 ans. Il met généralement un mois pour franchir les 800 kilomètres du Camino Francès qui mène de Saint-Jean-Pied-de-Port (commune du Pays basque située au pied du col de Roncevaux) à Saint-Jacques.

«Des plus en plus de jeunes arpentent les chemins, aujourd'hui mais, comme ils ne disposent pas d'un mois de vacances, ils parcourent un tronçon, pendant deux semaines», observe Gilles Robineault.

La plupart se munissent du «crédential», qui est un «passeport du pèlerin» (délivré notamment pas l'Association québécoise) qu'on fait estampiller dans les gîtes qui jalonnent les parcours. Ces gîtes, aménagés dans des presbytères, des couvents, des abbayes ou des maisons gérées par des associations, hébergent les marcheurs dans des dortoirs pour une somme de l'ordre de 30 $ à 40 $ par nuit, voire pour une contribution volontaire. La liste des gîtes n'est pas publique. «Il y avait trop de resquilleurs : des gens qui voyagent en Espagne en voiture se stationnent à deux ou trois kilomètres de l'étape, et arrivent au gîte sac au dos assez tôt, en se faisant passer pour des marcheurs, histoire d'économiser sur l'hébergement, au détriment des vrais pèlerins», dit Pierre Charlebois, documentaliste et passionné des «chemins». Ils sont répertoriés dans les topo-guides publiés par la Fédération française de randonnée pédestre (www.ffrandonnee.fr) et les associations européennes locales (notamment celle de Saint-Jean-Pied-de-Port) en distribuent des listes.

Le chemin des Incas

L'itinéraire péruvien connu sous le nom de Camino inca (chemin des Incas) était un des huit chemins qui menaient à la cité de Machu Picchu, sous l'Empire inca. C'est aujourd'hui une des plus belles randonnées du monde. Elle débute au kilomètre 88 (à 88 kilomètres de Cuzco et à 2682 mètres d'altitude: les randonneurs y accèdent par le train ou par autobus). Les marcheurs mettent quatre jours pour franchir les 45 kilomètres du sentier en crapahutant des forêts tropicales de la vallée de l'Urubamba aux paysages de toundra alpine qu'ils découvrent au col de Warmiwanusca qui, à 4224 mètres, est le plus élevé de l'itinéraire.

En chemin, ils franchissent des ponts de bois, gravissent des escaliers et passent par un tunnel taillé dans le roc voici 550 ans. Au passage, ils redécouvrent - un siècle après l'Américain Hiram Bing-ham qui «redécouvrit» Machu Picchu - les ruines des anciennes cités et forteresses incas jalonnant le parcours, comme Sayaqmarka ou Puyupatamarka.

La récompense les attend quelques kilomètres avant l'arrivée, lorsqu'ils atteignent «la porte du Soleil», un ancien poste de garde inca. Sous leurs yeux, l'ancienne cité sacrée étale ses ruines 300 mètres plus bas, dans l'échancrure ménagée par la nature entre les monts Machu et Huayna Picchu. Le retour s'effectue en train.

L'accès au chemin qui, est englobé dans le parc archéologique du Machu Picchu, est sévèrement contingenté par l'Institut national de la culture du Pérou afin d'éviter la dégradation du sentier. Seulement 500 personnes (incluant les guides et les porteurs qui constituent 60 % de cet effectif) sont autorisées à l'emprunter chaque jour. Il faut donc impérativement réserver (et pour la haute saison, de juin à août, il vaut mieux s'y prendre un an d'avance) en passant par une des 150 agences péruviennes accréditées ou un de leurs correspondants québécois (les agences d'aventure comme Karavaniers, Explorateur, Club Aventure, Expédition Monde ou encore les agences spécialisées dans l'organisation de voyages individuels comme Uniktour). À déconseiller pendant la saison des pluies (de novembre à mars). On estime qu'entre 500 et 1000 Québécois se lancent sur le Camino Inca chaque année.

Le pèlerinage des 88 temples, Shikoku

Shikoku est la plus petite et la moins peuplée des quatre grandes îles du Japon. C'est aussi la moins fréquentée par les touristes étrangers, ce qui est d'autant plus regrettable, qu'elle a été moins touchée par l'occidentalisation et que ses villages de pêcheurs et d'agriculteurs ont conservé leur aspect traditionnel intemporel.

Chaque année, quelque 100 000 Japonais s'y rendent pour accomplir le «pèlerinage des 88 temples». Ce faisant, ils posent leurs sandales dans les traces de Kukai, un moine du VIIIe siècle qui, après un voyage en Chine, a introduit le bouddhisme au Japon. Il est le fondateur du Shingon, une des quatre grandes écoles bouddhistes japonaises (la plus connue chez nous étant le zen, qui était notamment pratiqué par les samouraïs).

Le pèlerinage débute habituellement au Ryozen-Ji, un temple situé à proximité de la ville de Naruto, dans le nord-est de l'île. On s'y procure l'attirail traditionnel du pèlerin : le bâton, la chasuble de coton blanc et le chapeau de paille conique.

La plupart des temples sont situés sur le pourtour de l'île, non loin de la mer. Mais quelques-uns sont juchés sur des montagnes de l'intérieur du pays, ce qui rend le parcours plus exigeant (ainsi, entre les temples 11 et 12, il faut gravir une montagne désignée comme «le supplice du pèlerin»). Une bonne partie des temples figurant sur l'itinéraire offrent le gîte et le couvert pour l'équivalent d'une cinquantaine de nos dollars.

Le pèlerinage est un parcours de 1200 kilomètres que la plupart des pèlerins bouclent dans des autocars de tourisme spécialement affrétés par des agences spécialisées, mais il s'en trouve quand même quelques centaines pour l'accomplir comme il se doit: à pied.

Les Occidentaux constituent l'exception au sein du contingent de pèlerins. À la fin de 2006, Léo Gantelet, écrivain français passionné des chemins de Compostelle, s'est lancé sur les chemins de Shikoku, qu'il qualifie «d'infiniment exotiques». De son périple de 50 jours, il a tiré un livre publié aux éditions de l'Astronome: Shikoku: les 88 temples de la sagesse (on peut en consulter des extraits sur le site: http ://xgantelet.over-blog.com).

 

Le chemin d'Abraham

C'est un trajet de 1200 kilomètres, qui part des ruines d'Harran, en Turquie, où le fondateur des trois grandes religions monothéistes aurait entendu Dieu lui ordonner de prendre la route, et aboutit à Hébron, en Cisjordanie, où, selon la tradition, se trouverait son tombeau.

L'itinéraire traverse la Syrie, du nord au sud, le nord de la Jordanie, la Cisjordanie et Jérusalem, en Israël, permettant aux marcheurs de découvrir quelques-uns des plus beaux paysages du Moyen-Orient.

«L'idée était, au départ, de jeter des ponts physiques et psychologiques entre les gens de la région et les touristes du monde entier qui appartiennent à ces trois religions, explique Tyler Norris, coordonnateur du projet. Et, naturellement, de créer des emplois dans les communautés locales qui vivent le long du parcours.» Il s'agit encore d'un itinéraire en voie de développement, patronné par la Global Negociation Initiative de l'Université Harvard et divers organismes, dont l'Organisation mondiale du tourisme. Actuellement, le tronçon le plus avancé est le segment de 120 kilomètres qui traverse le nord montagneux de la Jordanie. Mais il reste plusieurs centaines de kilomètres de chemins à baliser et des gîtes à aménager dans les communautés locales en Syrie et en Turquie.

www.abrahampath.org

Le chemin de Saint Paul

Cet itinéraire de 500 kilomètres est censé amener les marcheurs dans les traces de saint Paul (natif de Tarse) pendant ses périples d'évangélisation dans le sud de la Turquie. Mais c'est surtout un prétexte pour leur permettre d'admirer les plus beaux paysages de la région - villages de montagnes, canyons, cascades, forêts de pins et ruines romaines - qui restent en retrait des itinéraires touristiques habituels.

Il conduit de Perge, près d'Antalya, au lac Egirdir et son parcours présente des dénivelés de plus de 2000 mètres. Documenté par une Britannique passionnée de la Turquie, Kate Klow, qui se fait patronner par le ministère turc des Forêts, il n'est malheureusement pas encore balisé, contrairement à l'autre grand itinéraire pédestre de la région, le chemin de Lycie, qui serpente sur 509 kilomètres entre Fethiye et Antalya.

www.lycianway.com

Les chemins québécois

> Le chemin des Sanctuaires

De l'oratoire Saint-Joseph, à Montréal, à la basilique Sainte-Anne-de-Beaupré, via le sanctuaire de mère d'Youville, à Varenne, ou celui de Notre-Dame-du-Cap, à Cap-de-la-Madeleine, c'est un itinéraire de 353 kilomètres.

> Le chemin des Navigateurs 

De Pointe-au-Père, près de Rimouski, à Sainte-Anne-de-Beaupré, c'est un trajet de 400 kilomètres, qui se fait en 21 étapes situées dans les endroits les plus touristiques du Bas-Saint-Laurent et de la région Chaudière-Appalaches.

> Le chemin des Outaouais

Une randonnée de 230 kilomètres, de la cathédrale d'Ottawa à l'oratoire Saint-Joseph, via le sanctuaire Notre-Dame-de-Lourdes de Rigaud. Elle se parcourt en 12 étapes.

Les associations qui gèrent ces itinéraires à caractère religieux organisent des départs de groupe.

www.sanctuaires.ca