Le yéti a fait pendant des siècles la fierté et le ciment de la société du Bhoutan, mais avec l'ouverture du petit royaume himalayen au reste du monde, les jeunes considèrent plutôt l'abominable homme des neiges comme un aimable mythe.

Tim Sullivan

«La créature a toujours été dehors et elle y est toujours», assure pourtant Sonam Dorji, 77 ans. Assis par terre dans sa petite maison du village de Signyar, le vieil homme se réchauffe les mains près du four à bois, qui emplit la pièce du parfum du pin. «Si vous suivez les anciennes pistes, même aujourd'hui, vous avez de bonnes chances de le rencontrer», lâche-t-il.

Il se souvient de la sombre forêt de pins, des gigantesques empreintes et de sa terreur quand la créature a hurlé. Il se souvient des histoires de son enfance sur la bête perchée au sommet des montagnes, et de la peur qui étreignait le village - seulement récemment pourvu d'un chemin carrossable - chaque fois qu'on disait l'avoir aperçu.

Son gendre, Tshering Sithar, conducteur d'engin de chantier de 39 ans, part d'un rire méprisant. «Que dire? Il n'y a rien dans cette forêt. N'importe qui d'éduqué le sait», lance-t-il.

De nombreuses traditions restent profondément enracinées au Bhoutan, de l'astrologie à la vénération des prêtres bouddhistes, mais pas le yéti, auparavant considéré comme réel, aujourd'hui de plus en plus vu comme le symbole d'un passé d'ignorance. «On ne peut plus vivre aujourd'hui comme au XVIIe ou au XVIIIe siècles, notre culture doit évoluer, explique le ministre des Finances, Khandu Wangchuck. Nous avons fait un saut de 300 ou 400 ans en 40 ans!»

Autrefois un talisman

Si des générations d'habitants de l'Himalaya, du Tibet au Pakistan, ont vécu avec le mystérieux yéti comme avec les tigres et autres animaux sauvages, au Bhoutan, le monstre mi-homme, mi-singe a pris une place spéciale.

Quand ce royaume féodal a commencé à s'ouvrir au début des années 1960, l'abominable homme des neiges est devenu le talisman rassurant d'une société effrayée par sa soudaine mutation. Le roi et les plus hauts dignitaires racontaient les histoires du yéti, le parc national de Sakteng devait le protéger, les premiers timbres postaux affichaient fièrement l'emblématique créature des neiges. «Tout le monde savait qu'il était dehors. Comme les ours et les léopards. Pourquoi en aurions-nous douté?» dit Sonam Dorji.

Mais les temps changent. Le roi a assoupli la fermeture totale du Bhoutan après l'invasion chinoise du Tibet en 1959, les premières routes carrossables sont apparues en 1963, les touristes dans les années 70, le système téléphonique international dans les années 80; et dans les années 90 tout s'est encore accéléré: la télévision, un réseau routier, l'électricité... Le tourisme reste limité, puisqu'il faut pouvoir dépenser 220 dollars (147 euros) par jour, mais on compte 20 000 visiteurs par an, soit dix fois plus qu'en 1991.

Quasiment tous les habitants sont nés dans un village, mais très peu croient à l'avenir par l'agriculture, alors que la minuscule économie moderne propose peu de débouchés. La capitale, Thimphu, peut s'enorgueillir de palais royaux majestueux et de micro-embouteillages de quelques dizaines de voitures. Le week-end, les jeunes chômeurs se rassemblent devant les cafés dansants. Le yéti est devenu complètement anachronique.

Personne ne sait à quand remonte la légende. En l'an 79, le savant romain Pline l'Ancien décrit des animaux de l'Himalaya d'une force inouïe et au corps humanoïde. Des manuscrits chinois du VIIe siècle mentionnent des créatures velues semblables au yéti. Selon les régions, le yéti est mangeur d'homme ou herbivore, ou créature maléfique tenant de l'animal, de l'homme et du démon.

Entre mythe et réalité

Mais certaines caractéristiques se retrouvent dans toutes les légendes: la créature est grande, poilue, très forte, vit sur les sommets et évite l'homme. Quelques gardiens de yacks l'aperçoivent de temps à autre. Au Bhoutan, on l'appelle Migoi, «l'homme fort». Le nom de yéti viendrait d'un mot tibétain signifiant ours. Alors que les Occidentaux ont depuis des siècles oublié leurs propres monstres, ils se délectent des histoires du yéti depuis que celui-ci aurait été aperçu dans les années 1920.

Bien qu'il n'existe à ce jour aucune preuve scientifique de l'existence de la créature, certains ne l'excluent pas totalement. On évoque par exemple un lointain ancêtre de l'homme isolé dans les montagnes ou un grand singe bipède encore inconnu. Plusieurs expéditions l'ont recherché depuis les années 1950, ramenant empreintes, poils, os, photos floues...

Entre mythe et réalité, Sangay Wangchuck, directeur du Musée national du Bhoutan, diplômé de Yale, a choisi de ne pas choisir. Elle dit: «Ne creusons pas trop. Parlons-en, mais restons-en là, sans conclure que oui, il existe, ou non, il n'existe pas.»