On s'imagine mal Manon Allard entrer dans une chambre d'hôpital pour prendre des photos alors que des parents viennent d'apprendre la pire nouvelle au monde: la mort de leur nouveau-né. Pourtant, c'est bien ce qu'elle fait. Bénévolement, en plus.

Élyse Gamache-Bélisle, Urbania LA PRESSE

Comment ça s'est passé la première fois que vous avez pris la photo d'un bébé décédé?

Je me souviendrai toujours de la petite Éryann, née à 25 semaines. Elle était tellement petite qu'elle tenait dans une main. Je ne savais pas qu'un bébé pouvait être si petit... Quand je suis arrivée à l'hôpital, Karine, sa maman, m'a permis de prendre des photos de son chum avec la petite. Je voulais aussi en faire avec elle, mais elle refusait. J'allais quitter les lieux au moment où je l'ai vue avec sa fille dans la main. Je l'ai supplié de me laisser les photographier et elle a accepté. Quelques jours plus tard, je suis revenue pour lui donner les photos. Elle m'a dit que c'était « le plus beau des cadeaux ». Pourtant, c'était une photo de foetus et ce n'était pas nécessairement beau... Mais, c'était sa fille.

Ça doit être très difficile émotionnellement comme travail...

Oui, ça l'est chaque fois. Cependant, c'est tellement plus difficile pour les parents. C'est pourquoi le photographe doit savoir s'oublier. Pour moi, ces petits bébés-là ne sont pas morts, ils sont juste endormis.

Y a-t-il beaucoup de retouches?

Comme la plupart de ces petits bébés sont bleus, mauves ou noirs et plutôt maganés, la retouche est extrêmement importante et peut prendre quelques heures. Une fois, une mère m'a demandé de retoucher une photo de sa petite fille décédée à la naissance, qui avait été prise cinq ans auparavant. Quand je la lui ai donnée, elle m'a dit : « Enfin, je vais pouvoir présenter ma fille à ma mère et ma soeur. Je n'osais pas le faire, car j'avais peur qu'elles gardent un mauvais souvenir de mon bébé. »

Est-ce que toutes les histoires se ressemblent?

Non, elles sont toutes différentes. Certains parents parlent, d'autres se taisent. Parfois, le shooting prend cinq minutes et parfois, ça prend une heure. Dans la chambre d'hôpital, l'atmosphère est remplie de tristesse, mais ce sont toujours des moments à la fois exceptionnels et beaux. On n'est pas là pour faire des poses, mais pour immortaliser un souvenir de ce petit ange dans le respect des parents.

À quoi servent ces photos?

Sans photo, après quelques semaines, le visage du petit bébé s'estompe dans la mémoire des parents. La photo leur offre un support indélébile, qui leur permettra de se souvenir de tous les petits détails de cet être pendant toute leur vie. Quand les autres leur diront « arrête d'y penser, ça va passer et tu vas en avoir d'autres!», la photo leur permettra d'affirmer haut et fort que ce n'était pas qu'une grossesse parmi d'autres : c'était un petit bébé.

Comment doit-on réagir si quelqu'un nous présente une photo de son bébé mort?

Pour ma part, je dis souvent : «Oh, comme c'est touchant! C'est merveilleux que vous puissiez avoir une photo!» Rappelez-vous que cette personne veut vous présenter son enfant. Il fait partie de leur vie et en fera partie pour toujours. Soyez ouvert et accompagnez-les dans ce qu'ils vivent.