La France a sa route des vins, nous, on a notre route des hot-dogs et des guedilles. Chaque village du Québec compte au moins un casse-croûte et chacun d'entre eux se targue d'offrir la meilleure poutine au monde. Le Guide du Routard et tous les autres livres de voyage présentent ces hauts-lieux de la gastronomie rapide comme des destinations touristiques privilégiées, et pour cause, car non seulement font-ils partie du paysage architectural de la Belle Province, mais ils en reflètent également une partie de la culture. Urbania ne pouvait donc pas faire un spécial Québec sans aller en visiter quelques-uns.

Mélissa Verreault, Urbania CYBERPRESSE

Chez Oscar, boulevard Blais Ouest, Berthier-sur-mer

En 1967, Oscar Roy a acheté la vieille REO 1949 de Carmélia et Oscar Morency, qui y opéraient une cantine depuis 1955. Depuis, c'est toujours lui qui coupe les pommes de terre et plonge les pogos dans l'huile bouillante. Véritable ermite de la patate frite, Oscar Roy aura passé sa vie dans cette cantine au nom qui lui était prédestiné. C'est un homme solitaire, quelque peu espiègle, qui n'a de contact avec les gens qu'à travers la moustiquaire où ceux-ci font leur commande. Sur le comptoir, un carton nous apprend qu'Oscar cherche une helper - «Offre d'emploi : Jeune fille à temps partiel» Par la vitre arrière du véhicule, entre deux pots d'oeufs durs dans le vinaigre, on peut le voir essuyer ses plats Tupperware® avec un linge à carreaux, le regard perdu à l'horizon. Ses mains aux veines bleues effectuent cette tâche tous les jours, depuis 43 ans, mais bientôt, elles n'en auront probablement plus l'énergie.

Le Royaume de la Patate, avenue Saint-Édouard, Plessisville, capitale mondiale de l'érable

Le Royaume est posté au beau milieu d'un stationnement où règne un camper à vendre depuis probablement quatre ans, entre un Shell et la centrale de filtration des eaux de la municipalité, au confluent de la 116 Est, de la 165 Sud, de la 265, de la 267 et de la 20; à croire que tous les chemins mènent à ce paradis du fast-food. Cette année, le 4 septembre, Le Royaume de la Patate de Plessisville fêtera ses 30 ans. Ouvert 24h, on y sert le menu du jour et les déjeuners en tout temps, pour le plus grand plaisir des ados du coin qui viennent de se fumer un joint et qui sont sur leur trip bouffe. Mais les ados ne sont pas tous des fainéants, voyons; en ce dimanche matin de juillet, huit d'entre eux se démènent comme des diables dans l'huile à patates frites pour satisfaire les besoins des clients venus bruncher. Après avoir pris soin de vérifier la cuisson de ses tranches de baloney et des oeufs brouillés, Mélanie, 15 ans, affirme avec fierté qu'ici, on fournit du vrai sirop d'érable avec les crêpes. «On est la capitale mondiale de l'érable, quand même», renchérit-elle.

 

Cantine Mado, rue Saint-Pierre, St-Germain-de-Grantham

Sur le toit, on annonce qu'ici, en plus des hamburgers, on peut manger de la pout'ne et des frites 'aison. Dans la vitre, un carton jaune fluo nous vante le Spécial du jour : un fish'n'chips pour seulement 5,75$. Ça semble par ailleurs être le Spécial du jour de pas mal tous les jours. Attenant au dépanneur du même nom, la cantine Mado voit circuler toute une faune de gens venus s'acheter des cigarettes - Popeye ou du Maurier - de la réglisse ou une caisse de 24 de Coors Light. Un homme à la coupe Longueil proéminente sort justement du dép', un 2 litres de Pepsi® sous un bras et un de lait 2% sous l'autre. Il repart en trombe, à bord de son pick-up. Assistant à la scène, Marie, une jeune du coin, picore son spagh' maison. Elle attend son frère David, censé venir la prendre pour aller faire du sea-doo. «J'espère qu'il pleuvera pas», soupire-t-elle. Et voilà que les speakers du casse-croûte se mettent à cracher le méga tube «Nous on est dans le vent», de Pierre Lalonde. On n'aurait pas pu trouver meilleure trame sonore pour rendre compte de l'ambiance qui règne en ces lieux.

Photo: Luc Robitaille, Urbania

Cantine Mado, rue Saint-Pierre, St-Germain-de-Grantham

La Belle Province, Louiseville, boulevard Saint-Laurent

Situé à la sortie du village, La Belle Province de Louiseville a pour voisins un champ de maïs et une traverse de quatre-roues et de ski-doos. Il est 11h30, le rush du dîner va bientôt commencer. L'employée, sa calotte rouge enfoncée sur la tête, termine de nettoyer les bancs en vinyle et les tables au Hertel®. Ils ne sont que deux pour tout faire et ils commencent à avoir de la vapeur de friture dans le toupet. Trois hommes patientent en salivant, les coudes appuyés sur le comptoir, tandis qu'une femme à l'allure légèrement excentrique s'exclame «J'vas-tu les avoir gagné mes maudites saucisses à hot-dogs! Depuis dix heures hier soir que j'avais le goût d'en manger!» C'est Simonne, une habituée de la place - «J'aime ça venir ici, on est bien assis, c'est tranquille. Quand tu veux plus manger dehors, tu vas au P'tit Pignon Rouge à côté, y'a une belle terrasse et les Big Pignon sont ben bons. Ça, c'est comme un Big Mac, mais c'est un Big Pignon.»

Photo: Luc Robitaille, Urbania

La Belle Province, Louiseville, boulevard Saint-Laurent

Cantine Chérie, avenue Saint-Louis, Saint-Hyacinthe

L'après-midi tire à sa fin. Différents personnages défilent à la cantine : un jeune joueur de soccer et son père, qui tenait à récompenser son fils après la game, une sexagénaire en tailleur vert et en voiture sport jaune, venue directement de la messe dominicale jusqu'ici pour savourer une molle marbrée, en silence, sur la table à pique-nique rouge St-Valentin. Soudainement, un trio de jeunes demoiselles se pointe, tout en blondeur et en points de rousseur sur le nez; ce sont Tanya, Byanca et Katya, les trois soeurs aux prénoms qui contiennent tous un Y. «Elles habitent le bloc juste à côté, de spécifier Sylvie, la proprio de la place. Ce sont mes meilleures clientes.» Elles sont habituées au point où Tanya, la plus vieille, a l'autorisation d'aller à l'arrière du comptoir couler la crème glacée pour ses soeurs. Elle a déjà trouvé sa future première job d'été.

Photo: Luc Robitaille, Urbania

Cantine Chérie, avenue Saint-Louis, Saint-Hyacinthe

Casse-croûte St-Ignace, rue de la Traverse, St-Ignace-de-Loyola

Camille, le propriétaire du Casse-croûte St-Ignace, estime que la traverse Sorel-Tracy-St-Ignace lui fournit 20% de sa clientèle. «Et c'est important de prendre soin des touristes de passage autant que des réguliers de la place, c'est ça le secret pour que ta business continue de rouler, dit-il. Ça pis aimer ce que tu fais. Moi, c'est le cas de le dire, j'en mange.» Celui qui est originaire de Shawinigan, au fil de ses 20 années d'expérience dans le fast-food, a développé la capacité de reconnaître la provenance des clients seulement en se fiant à ce qu'ils ont commandé. «Si quelqu'un me demande du poivre de Cayenne, je sais que c'est un Montréalais, affirme-t-il avec conviction. Les Gaspésiens, eux, ils mangent des Ti-pères, ce que moi j'appelle en fait des pains de viande, c'est-à-dire un pain à hot-dog avec de la viande hachée dedans.» Camille ajoute qu'il faut faire attention parce qu'un même nom peut désigner deux mets différents. «À Sorel, une guedille, c'est fait avec du jambon, tandis qu'à St-Ignace, c'est à base de poulet. Et y'en a qui appellent ça des goudilles au lieu des guedilles.»

Photo: Luc Robitaille, Urbania

Casse-croûte St-Ignace, rue de la Traverse, St-Ignace-de-Loyola