Longtemps, Tanya Izquierdo Prindle a cherché ce qui clochait chez elle avant de mettre enfin le doigt sur le « bobo » : elle a un très haut quotient intellectuel (THQI) et un syndrome d'Asperger, une « double exceptionnalité ». Elle n'est ni surhumaine ni supérieure aux autres, tient-elle à préciser. Elle est tout simplement différente.

Publié le 3 mars 2019
ISABELLE MORIn LA PRESSE

La conversation à peine amorcée, la jeune femme de 32 ans entre dans le vif sujet. Elle n'est pas très douée pour parler de tout et de rien, mais les humains la fascinent. « Quand je rencontre quelqu'un, je veux tout savoir de sa vie et de ses passions, sans nécessairement créer de liens. J'aime aller au fond des choses. »

Tandis qu'elle tente de classer ses idées par priorité, ses phrases se chevauchent. Son cerveau, s'excuse-t-elle, génère plus de pensées qu'elle n'a la capacité d'en exprimer, comme sur une autoroute où plusieurs voies convergent vers un seul tunnel, dit-elle. Pour se « déconnecter » et ne penser à rien d'autre, Tanya garde son cube de Rubik à portée de la main. « J'ai besoin d'être occupée tout le temps. Je suis devenue folle durant mon congé de maternité. C'est là que j'ai décidé d'aller consulter. » Là que, dans un premier temps, on a cru qu'elle souffrait de schizophrénie paranoïde, puis d'un trouble obsessionnel compulsif, avant de lui faire enfin passer un test de QI.

La confirmation de sa douance est tombé il y a un an et demi. Six mois plus tard, elle sortait un livre sur le sujet (Univers surdoué : la douance, un potentiel fragile), premier ouvrage québécois dans lequel quelqu'un ose en témoigner. Le sujet est méconnu et encore tabou : comment s'ouvrir sur cette différence sans paraître prétentieux ou sans générer des attentes impossibles à combler ? Ce jugement, estime-t-elle, relève d'une incompréhension.

« Quand c'est nommé, tu te dis : "Enfin, je ne suis pas folle. Il y en a d'autres comme moi." »

- Tanya Izquierdo Prindle

Un potentiel qui n'est pas gage de succès

La douance ne se résume pas à l'intelligence. On estime que de 2 à 5 % de la population serait dotée d'un haut potentiel, c'est-à-dire d'une créativité élevée, d'un haut niveau de motivation et d'aptitudes élevées dans un ou plusieurs secteurs d'activité, comme l'a défini le psychologue Joseph Renzulli. On estime qu'au moins 20 000 à 30 000 élèves pourraient être doublement exceptionnels au Québec, mais seule une minorité aurait été repérée. Dans ces cas, la douance s'accompagne d'un trouble comme le déficit de l'attention ou l'autisme, qu'ils compensent en partie grâce à leur douance.

Ces personnes sont intenses, passionnées quand un sujet les captive. Aussi passionnément désintéressées quand ce n'est pas le cas. D'ailleurs, de 5 à 10 % des enfants doués seraient probablement en situation d'échec scolaire. D'autres passent entre les mailles du système sans qu'on reconnaisse et qu'on crée les conditions propices à leur développement. De ces derniers, plusieurs - surtout des filles - s'adaptent en se conformant aux normes.

Tanya, elle, était une enfant généralement sans problèmes, qui pouvait être difficile par moments. « Il m'arrivait de péter les plombs parce que je voulais tout faire par moi-même. » Elle se rappelle, par exemple, la sensation exaspérante des coutures de ses bas sur sa peau ou s'être mise en colère vers l'âge de 2 ou 3 ans parce qu'elle n'arrivait pas à attacher ses souliers. Elle s'était alors acharnée jusqu'à ce qu'elle y arrive.

Le perfectionnisme, l'exigence élevée envers soi et envers les autres, vient souvent de pair avec la douance. L'hypersensibilité sensorielle ou à l'environnement, l'anxiété, l'intolérance à l'injustice, l'idéalisme et l'opposition aussi. « Je passais pour quelqu'un de dramatique, qui fait des montagnes avec un rien, qui est trop intense, trop émotif. C'est l'étiquette qui m'a le plus blessée. »

La douance est un potentiel fragile et non une garantie de succès. « Souvent, les doués se sentent poches parce qu'ils voient leurs limites. Ils peuvent se décourager facilement quand ils ne sont pas bons dans quelque chose alors qu'ils sont habitués de l'être », souligne Tanya. Comme leurs apprentissages se font intuitivement, et non de façon procédurale, ils n'apprennent pas, en quelque sorte, à apprendre.

En faire une force

Tanya est passée à travers son parcours scolaire sans y mettre trop d'efforts. Sur le plan social, c'est une autre histoire. Depuis quelques années, elle construit un télescope. Elle s'est aussi passionnée pour le chiffre pi, dont elle a mémorisé 168 décimales en trois jours. « Ce n'est pas tout le monde qui souhaite m'entendre parler de ça », dit-elle en évoquant le décalage qu'éprouvent les doués tant sur le plan personnel qu'interpersonnel.

À l'adolescence, Tanya a ressenti une immense solitude. Tellement qu'elle a souhaité mettre fin à ses jours. Elle en est ressortie en faisant un virage à 180 degrés : elle a observé les filles populaires de l'école. Elles étaient blondes et sexy. Tanya a appliqué la recette et a commencé à sécher ses cours, pour finalement vivre la pire période d'intimidation de sa vie. « C'est ce qui m'a fait comprendre que peu importe ce que tu fais dans la vie, il va toujours y avoir des gens pour te rabaisser, dit-elle. À partir de ce moment, j'ai arrêté d'essayer de plaire aux autres. »

Tanya est maintenant mère de deux jeunes enfants qui, comme elle, ont des besoins particuliers. Elle s'occupe de la gestion de l'entreprise familiale de mécanique automobile, elle a trouvé le temps d'écrire trois livres et de reprendre ses études en physique à l'université. Elle a aussi fondé l'Association québécoise pour la douance (AQD) en 2017. « Je suis différente. Pas plus ou moins que les autres. Une fois que tu comprends ça, tu peux mieux l'assumer. »

Tanya Izquierdo Prindle et sa famille seront à l'émission Format familial ce mercredi sur les ondes de Télé-Québec, à 19h30.

Mieux comprendre la douance

La psychologue et neuropsychologue Marianne Bélanger s'est intéressée à ces personnes douées - aussi dites surdouées, précoces ou à haut potentiel - dans le premier ouvrage québécois à explorer le sujet sous un angle didactique, en faisant le point sur les recherches et les pistes d'intervention envisageables pour favoriser le bien-être et l'éclosion de ces talents.

La douance - Comprendre le haut potentiel intellectuel et créatif

Marianne Bélanger

Éditions Midi trente

265 pages