Les hommes aussi s'habillent plus légèrement l'été venu. S'inquiètent-ils du regard qu'on posera sur leur torse, leur ventre ou leurs bras ? Subissent-ils eux aussi la pression d'avoir un corps prêt à porter un maillot de bain ?

Publié le 28 juill. 2018
Alexandre Vigneault LA PRESSE

Des hommes se prononcent

Les hommes sentent-ils qu'ils doivent sculpter leur corps avant de s'afficher au soleil ? La Presse en a sondé une dizaine, de 20 ans à 68 ans.

La soirée est encore jeune, mais la journée de travail tire à sa fin. Sur les pelouses du parc La Fontaine, c'est l'heure de jogger ou de relaxer en duo ou en petit groupe. Ce n'est pas encore la canicule, mais il fait bien assez chaud pour en enlever une couche. Çà et là, des hommes ont envoyé valser chemise ou t-shirt et offrent des torses plus ou moins découpés et plus ou moins velus à tous les regards.

« Il faut être à l'aise avec soi-même pour attirer ce genre d'attention sur soi », convient Shaquille Wager, 23 ans, croisé alors qu'il se balade la poitrine au grand air, mais les yeux cachés par des verres fumés surdimensionnés. Il a l'air sûr de lui et n'a, il est vrai, pas de quoi s'en faire avec son corps : mince, légèrement musclé et pas un poil sur les épaules ni dans le dos.

« J'ai toujours été à l'aise avec mon corps, je n'ai pas de complexes », assure le jeune homme. Il croit que c'est parce que le regard qu'on pose sur lui - et sur les hommes en général - est plus indulgent que celui qu'on pose sur les femmes.

« En tant que gars, je n'ai jamais senti qu'il fallait que je change quoi que ce soit pour être accepté. Si j'avais ressenti de la pression, je ne crois pas que j'aurais été aussi à l'aise. »

Mince, et même maigre, son cousin Khalil Cyr, aussi âgé de 23 ans, enlève parfois son chandail en public lui aussi, même s'il n'est pas le genre de gars « qui aime se montrer ». « Ça dépend des jours : des fois je suis à l'aise, des fois je ne le suis pas. Ça dépend du contexte, ajoute-t-il. C'est sûr que je ne me promènerais pas torse nu au centre-ville. »

«Pour la santé»

Shaquille dit faire « un peu d'exercice », sans plus. Sa jeunesse le dispense d'avoir à faire des efforts pour garder sa taille. Il le sait. Son discours est néanmoins ambivalent : il trouve important d'être soi-même, de reconnaître la différence de chacun, mais il est de toute évidence très conscient que l'apparence compte. « Tout le monde le nie, mais tout le monde adhère à ça, observe d'ailleurs Normand Séguin, du haut de ses 68 ans. Ça a plein d'avantages d'être beau et en santé. »

Le prétexte de la « santé » est revenu souvent dans la bouche de la dizaine d'hommes rencontrés au parc La Fontaine. « Je veux rester mince parce que c'est mieux pour la santé. Pour mieux paraître, mais surtout pour la santé », dit par exemple Ramzi Bosha, 35 ans. Ibrahim Cakici, 20 ans, admet que s'entraîner pour perdre un peu de poids « est une petite pensée qui est toujours là », mais il précise aussi que ce n'est pas nécessairement pour bien paraître. C'est surtout pour « la santé ».

En fait, mince ou un peu enveloppé, aucun des hommes rencontrés n'a admis faire du sport pour soigner son apparence ou avoué s'inquiéter de ce qu'on dirait de lui à la piscine. Aucun de ceux qui ont accepté de parler à La Presse+ n'était obèse, précisons-le. « Je ne veux pas généraliser, mais je pense que la majorité des gens veulent avoir un beau corps, être présentables. Je pense aussi que la majorité des gars sont un peu paresseux sur le plan physique, qu'ils ont d'autres priorités. Ce n'est pas quelque chose qui vient les hanter », estime Kevin Osias, 24 ans.

Marc Lafrance, sociologue à l'Université Concordia, convient d'emblée que si la pression de l'image corporelle est à la hausse sur les hommes, ceux-ci ont « encore et toujours plus de marge de manoeuvre » que les femmes. Ce que tous les hommes croisés au parc admettent, d'ailleurs. Normand Séguin estime en outre que la pression qui s'exerce sur les hommes vise moins le physique que la « perception de la virilité ». « L'argent, c'est encore un modèle de virilité », ajoute-t-il.

Un tabou

Son observation trouve un écho chez Marc Lafrance. L'argent et le prestige social - autorité professionnelle, pouvoir, etc. - pèsent lourd dans la balance, selon le sociologue, et font en sorte que « même les hommes qui ne correspondent pas aux normes de beauté masculine peuvent compenser ». Il ajoute que si très peu d'hommes avouent réguler leur mode de vie ou leur alimentation dans le but d'être plus beaux, c'est parce que c'est un sujet tabou.

« On n'encourage pas les hommes à parler ouvertement de leurs préoccupations corporelles », constate-t-il. Se soucier de son apparence serait perçu comme une marque de féminité et démontrerait « une certaine vulnérabilité masculine, un manque de confiance et, dans certains cas, une souffrance psychique ». « Toutes ces choses vont à l'encontre de la sorte de masculinité qu'on idéalise dans la société occidentale, c'est-à-dire une masculinité stoïque, peu communicatrice et invulnérable », dit-il.

Or, si les hommes ne se préoccupaient pas de leur carrure, il ne se vendrait pas autant de suppléments sportifs, remarque le sociologue. Et s'ils se fichaient de leur apparence, aucun ne se ferait refaire le nez, remonter les paupières, retirer des graisses (liposuccion), réduire les seins et greffer des cheveux - ce sont les cinq procédures plus couramment demandées par la clientèle masculine, selon l'American Association of Plastic Surgeons.

L'apparence des hommes ne compte pas seulement pour eux, mais aussi pour elles.

« Quand j'avais un corps d'athlète, le regard des femmes était différent. Avant, il y en a même qui me draguaient », raconte Yazid Chorfi.

Il a perdu du muscle et pris un peu de rondeur, mais n'est pas mal à l'aise pour autant. « Avant, je faisais toujours attention à mon corps juste pour plaire à tout le monde, mais je me suis rendu compte que j'avais tort », dit-il.

« Je m'aime comme je suis et je n'ai pas l'intention de faire quoi que ce soit pour changer. C'est bien de faire attention à son corps, mais il ne faut pas abuser, sinon ça devient une espèce de paranoïa. On cherche un idéal pour satisfaire les regards des gens, poursuit-il. Il faut s'aimer soi-même, peu importe le corps dans lequel on vit. »

- Avec la collaboration d'Isabelle Morin

Poils, bedaine, cheveux

Les hommes se soucient de leur carrure. Ils s'inquiètent toutefois bien davantage de leurs... cheveux.

Les muscles

Plus jeune, Normand Séguin, 68 ans, a fait de l'haltérophilie. « Ce n'était pas pour les muscles, mais pour la force », dit-il. Nicolas, 29 ans (qui souhaite taire son nom de famille car il travaille dans le domaine de la santé), s'est déjà entraîné suffisamment pour tirer « une fierté considérable » à être torse nu. Sa vie a changé, son corps aussi. « Je m'ennuie du corps que j'avais quand je m'entraînais 10 heures par semaine, avoue-t-il. Quand je suis dans un contexte de party avec des amis policiers qui, eux, sont ultrabaraqués, j'ai une petite jalousie... »

La bedaine

« J'y ai pensé à deux fois avant d'enlever mon t-shirt », admet Daniel Berlovitz, 42 ans. Son ventre a grossi ces deux dernières années et, même s'il dit ne pas se sentir complexé, il s'est tout de même demandé ce que les gens allaient penser de son bourrelet. La chaleur a eu le dessus : il s'est mis torse nu. La « petite bedaine de la fin de la vingtaine » travaille aussi Nicolas, qui n'a pas enlevé son chandail. « J'aimerais ça, être plus découpé, admet-il, mais ça ne passera pas par-dessus mes études et mes plaisirs coupables que sont bière, chips et restaurant... »

Le poil

« J'en enlève une petite couche [sur la poitrine] parce que ça fait plaisir à ma blonde, mais je ne me raserais pas entièrement même si elle le souhaitait, dit Nicolas. Je traite ma pilosité corporelle comme ma pilosité faciale : pour que je la juge esthétique, selon des standards plutôt flexibles... » Il admet par contre se faire enlever les poils qu'il a dans le dos, été comme hiver. Yazid Chorfi, 33 ans, a le dos glabre, mais pas mal de poils sur le torse. « Je ne me soucie pas de les raser. Je trouve que, pour un homme, les poils sont un signe de virilité, dit-il. Se raser, c'est un truc pour les femmes. » Yazid constate toutefois que tous les hommes ne sont pas aussi à l'aise. « J'ai un ami qui a beaucoup de poils et qui n'ose pas enlever son t-shirt, dit-il. Je ne sais pas s'il a honte ou s'il est juste timide. »

Les cheveux

Perdre ses cheveux a été un deuil pour Normand Séguin. Il se console en se trouvant « assez en forme » pour un homme de presque 70 ans. « Perdre ses cheveux, c'est pas cool ! », lance Ramzi Bosha, 35 ans, qui arbore une petite toque à la mode. Pour lui, la calvitie est une ennemie pire que la bedaine. Sa crainte est partagée par la quasi-totalité des hommes croisés dans le cadre de ce reportage. Kevin Osias, 24 ans, se préoccupe déjà d'une calvitie naissante. Yazid Chorfi n'a pas de problème de perte de cheveux, mais dit d'emblée que s'il en avait, il songerait sérieusement à une greffe capillaire.