Le patinage artistique, la gymnastique, le yoga, le cheerleading, le plongeon et la nage synchronisée  sont souvent perçus comme des sports «féminins». Pourtant, d'innombrables garçons y trouvent leur compte et font éclater les préjugés.

Mis à jour le 21 mars 2018
Samuel Larochelle LA PRESSE

C'est quoi, un sport «de filles»?

Si la pratique du soccer est extrêmement populaire au Québec, tant chez les garçons que chez les filles, le sport est étiqueté comme étant relativement «masculin» en Europe. Comme quoi, la nature «féminine» d'une discipline est sujette à interprétation, selon l'endroit où l'on se trouve.

Il convient aussi de rappeler que tous les sports ont longtemps été une chasse gardée pour les hommes. En 1896, lorsque Pierre de Coubertin a relancé le mouvement olympique, aucune épreuve féminine n'était au programme. Le seul rôle réservé aux femmes consistait à remettre des couronnes en feuilles de vigne aux gagnants.

Ce genre de décisions a incontestablement participé aux constructions sociales associant certains sports à un genre plus qu'à l'autre, selon Suzanne Laberge, professeure et responsable du Laboratoire de sociologie du sport et de promotion de l'activité physique à l'Université de Montréal. «Si un enfant n'était pas immergé dans une société où le sport est genré, il n'aurait probablement pas la conception que tel sport est fait pour les gars et tel autre pour les filles», explique-t-elle.

«Durant notre expérience de vie, si un genre est absent d'une pratique sportive, on fait inévitablement des liens dans notre tête. À l'inverse, un sport comme la natation est assez unisexe, parce qu'il y a autant d'hommes que de femmes qui le pratiquent.»

Présidente d'Égale Action, Guylaine Demers rappelle que le sport est l'un des nombreux domaines où les notions de «masculin» et de «féminin» viennent avec une liste de comportements attendus. «Apprendre à être un homme ou une femme, c'est ancré très profondément dans nos façons d'être, dit-elle. Dans la pratique sportive, on associe les "vrais" gars à des concepts comme la force, la virilité, l'agressivité et la compétitivité, alors qu'on attend des filles qu'elles soient douces, gracieuses, surtout pas agressives et qu'elles aident les autres.»

Athlétique et artistique

Ainsi, les sports ayant un volet artistique viennent tous avec une étiquette de «féminité»: nage synchronisée, patinage artistique, gymnastique artistique, plongeon, danse, cheerleading... «Peut-être que l'adjectif "artistique" fait peur et amène des préjugés, avance Marie-Hélène Claveau, directrice générale adjointe chez Gymnastique Québec. Quand on dit "artistique", c'est rare qu'on pense aux garçons en premier, puisque la grâce et l'élégance sont par tradition plus souvent associées aux femmes.»

Pourtant, la gymnastique est aussi une discipline de force et de puissance. «Certains de mes collègues masculins se rappellent l'étiquette de sport de filles quand ils étaient jeunes et ils étaient gênés d'en parler, mais d'autres étaient considérés comme les gens cool de l'école, car ils savaient faire des acrobaties, précise-t-elle. C'est propre à l'expérience de chacun.»

La présence d'une figure masculine forte peut également transformer les perceptions. Par exemple, il y a 20 ans, le plongeon était pratiqué à 85 % par des filles. L'ex-directrice exécutive de Plongeon Québec Isabelle Cloutier lance quelques hypothèses pour expliquer le phénomène. «Peut-être que les gens voyaient le plongeon ainsi, parce que c'est un sport artistique. Ou parce que les garçons ne veulent pas porter de Speedo. Mais par-dessus tout, les modèles de réussite étaient féminins: Sylvie Bernier, Annie Pelletier, Émilie Heymans.» Tout a changé en 1998, quand Alexandre Despatie est devenu le plus jeune médaillé de l'histoire des Jeux du Commonwealth. «Sa popularité a renversé les statistiques, souligne Mme Cloutier. Dans les cours d'initiation, la parité a fait son apparition. Au niveau compétitif, dans les plus jeunes catégories, il y avait plus de garçons que de filles. Du jamais vu!»

Les conséquences des étiquettes

Guylaine Demers met en garde la population contre les effets pervers des perceptions genrées. «Les étiquettes excluent les garçons qui auraient le goût de pratiquer ces sports, car ils vont s'autoéliminer d'emblée. Tout comme les filles le font encore beaucoup avec le football, le hockey ou le rugby, parce qu'on dit que ce sont des sports de gars et que si elles veulent les pratiquer, c'est parce qu'elles ne sont pas de vraies filles, donc des lesbiennes...»

Selon une étude qu'a menée Suzanne Laberge, les jeunes garçons sont très durs envers ceux qui désirent pratiquer des sports «de filles».

«Ils se disent qu'il y a assez d'options faites pour les garçons, alors pourquoi faire des sports féminins? Ironiquement, ils trouvent ça correct que les filles pratiquent des sports de gars. Comme si une fille s'élevait en faisant un tel sport et qu'un garçon se diminuait en faisant l'inverse.»

Résultat, les filles sont 10 fois plus nombreuses que les garçons dans certains sports comme la gymnastique artistique. La fédération québécoise de gymnastique réfléchit d'ailleurs à des moyens pour changer les choses. «On se questionne sur la façon de composer différemment avec les garçons, explique Mme Claveau. Heureusement, on peut compter sur une relève masculine, comme on l'a vu avec René Cournoyer aux Championnats du monde à Montréal, en octobre dernier. Ça faisait longtemps qu'on n'avait pas vu de Québécois à ce niveau. On avait besoin de modèles!»

La présidente d'Égale Action affirme également que les athlètes de la communauté LGBTQ participent largement à l'évolution des mentalités dans le sport. «Quand un athlète de football américain ou de rugby masculin fait son coming out, les gens comprennent peu à peu qu'ils ne peuvent plus associer un sport de durs à cuire avec l'image clichée voulant que seuls les "vrais" gars hétéros le pratiquent. Au fond, quand un athlète performe, ça n'a pas rapport qu'il soit gai ou non. Tous les concepts de binarité de genre sont en train d'éclater.»

Des gars témoignent

Au-delà des idées reçues, La Presse a discuté avec quatre athlètes masculins qui pratiquent des sports dits «féminins» pour connaître leurs motivations et ce qu'ils pensent des paradigmes de genre dans leur discipline.

René Cournoyer, gymnaste

«La gymnastique n'est absolument pas un sport de filles. C'est un stéréotype instauré au Québec en raison de la victoire de Nadia Comaneci aux JO de Montréal en 1976.

Depuis, les gens se disent que c'est un sport majoritairement féminin. Pourtant, ce sont presque deux sports distincts.

Les hommes compétitionnent sur six appareils (arçons, anneaux, saut, barres parallèles, barre fixe et sol sans musique ni danse) et les femmes sur quatre appareils (saut, barres asymétriques, poutre, sol avec musique et danse).

Les engins féminins requièrent davantage de souplesse et d'équilibre, alors que les masculins exigent plus de force et de puissance. Ces deux sports sont magnifiques à regarder, mais ils peuvent difficilement être comparés.

Pour ma part, j'aime que la gymnastique soit un sport de sensations fortes qui défie les lois de la gravité et qui pousse le corps humain à faire l'impossible. La sensation de voler est incroyable!»

Photo Olivier Jean, La Presse

René Cournoyer, gymnaste, aux Championnats du monde de gymnastique au stade Olympique de Montréal, le 2 octobre 2017.

Loucas Éthier, patineur artistique

«Le patinage artistique est un sport très varié. Pour y exceller, on doit avoir de la force, de la vitesse, de l'agilité et de l'élégance.

À la télévision, on voit seulement le résultat final qui semble si facile. Par contre, on ne voit pas toutes les heures de pratique difficiles.

Ceux qui disent que le patin est un sport de filles ne connaissent pas le sport et ne voient que le côté artistique de la discipline.

S'ils connaissaient tous les éléments athlétiques qu'on fait sur la glace, ils ne réagiraient pas de la même façon.

Par exemple, dans nos sauts, on tourne à des vitesses de plus de 400 rpm. Et on peut faire quatre tours dans les airs en moins de 0,7 s. Le patinage artistique est bien plus qu'une petite routine.»

Photo Sean McKinnon, collaboration spéciale

Loucas Éthier, patineur artistique

Alexandre Pelland, professeur de yoga

«J'aime le yoga pour la conscience du corps que la pratique apporte, les liens importants avec la respiration dans les poses ou dans le mouvement, sa philosophie, l'éveil spirituel et les gens qu'on y rencontre.

J'entends souvent dire que le yoga est réservé aux femmes, qu'il faut être flexible pour en faire et que je dois aimer le yoga uniquement pour regarder les filles...

D'abord, dans les classes où j'enseigne, les garçons représentent de 20 à 60 % des élèves en moyenne. Et je ne crois pas que ça dérange les gars d'être entourés d'une majorité de femmes.

Ensuite, il faut savoir qu'il y a du yoga pour tous les goûts et que certains types sont très toniques et difficiles. Ça peut donc plaire à ceux qui pensent s'ennuyer.»

Photo Antoine La Rochelle, tirée de Facebook

Alexandre Pelland, professeur de yoga

Kevin Geyson, athlète de cheerleading

«J'adore que ce soit un sport d'équipe. J'ai longtemps fait partie de l'équipe nationale de plongeon et c'était un sport principalement individuel. Donc, en commençant le cheerleading, j'ai eu l'impression de rencontrer une nouvelle famille.

J'aime aussi beaucoup les exigences physiques du sport, qui demande une endurance cardiovasculaire incroyable, travaille ma force et ma puissance, développe mon contrôle et mon sens artistique, en plus de me permettre de performer devant une foule.

En passant, sur les 22 membres de mon équipe, nous sommes 12 gars. Donc, à tous ceux qui disent que le cheerleading est un sport de filles, je réponds simplement que oui, tout comme c'est un sport de gars, comme tous les autres sports le sont.

En d'autres mots, arrêtez d'être sexistes.»

Photo tirée du compte Facebook de Kevin Geyson

Kevin Geyson, athlète de cheerleading