Au Canada, l'institution matrimoniale a accueilli les conjoints de même sexe le 20 juillet 2005, avec l'adoption de la Loi sur le mariage civil. Au Québec, le long procès mené par le couple formé de René Leboeuf et Michael Henricks a reconnu ces unions en mars 2004. Au premier plan de la campagne électorale américaine, le mariage gai a atteint ici son âge de raison, après sa lune de miel des premières années. Pour des noces de laine, panorama d'une victoire fondamentale pour l'égalité et la dignité.

Sylvie St-Jacques LA PRESSE

Difficile d'imaginer union plus stable que celle de René Leboeuf et Michael Hendricks. Au début de leur croisade pour la reconnaissance juridique du mariage gai, en 1997, René et Michael partageaient depuis 25 ans leur vie et leur maison du Plateau Mont-Royal, chacun à son étage. Quinze ans plus tard, le couple loge toujours à la même adresse. Sur la grande table de leur salle à manger, des coupures de presse documentent la croisade qui les a rendus célèbres.

Au milieu de la pile d'articles de La Presse et du Devoir surgit une photo jaunie où posent deux jeunes hippies barbus et insouciants devant un resto végétarien de la rue Duluth.

«Ça date de 1974! On était jeunes!», s'exclame René Leboeuf. Certes, Montréal était déjà une terre d'accueil et de tolérance pour les jeunes gens qui, comme Michael Hendricks en 1968, ont fui les États-Unis pour échapper à la conscription et à la guerre du Vietnam. «Mais ça n'a pas été toujours rose. Avant que Trudeau ne passe la loi omnibus, 250 personnes avaient été traduites en justice pour homosexualité, et les descentes dans les bars étaient monnaie courante.»

Premier couple gai du Québec uni par les liens du mariage, les Hendricks-Leboeuf sont avant tout soudés par leur militantisme. Si Michael Hendricks a refusé d'aller se battre au Vietnam, il a néanmoins mené nombre de croisades pour vaincre l'homophobie. Et quand la cause du mariage gai a croisé leur chemin, il était évident que René et Michael devaient revendiquer le droit de s'unir devant Dieu et les hommes. Et ce, même s'ils n'avaient jamais vraiment songé à se marier.

«On est devenus militants à cause du sida, qui a fortement frappé Montréal. La première fois qu'on a entendu parler de mariage de la part d'une personne intelligente, non pas à la blague, c'était avec Ann Robinson, prof de la faculté de droit de l'Université Laval. En 1993, à l'occasion d'audiences publiques devant la Commission des droits de la personne, Ann a fait valoir qu'en ne donnant pas aux gais les mêmes droits qu'aux autres, on les considérait comme des enfants, des déviants», relate Michael Hendricks.

Le sida, donc, fauchant des amis et laissant sans protection légale des «veufs illégitimes», a sensibilisé le couple à l'urgence de la cause. «On a vu comment ça se passait légalement: le chum d'un mourant était exclu de la chambre d'hôpital, pendant que tous les membres de la famille étaient là. Après le décès, ils prenaient tout: légalement, ça leur appartenait.»

Le mariage, ça change pas le monde, sauf que...

Depuis que leur photo de mariage s'est retrouvée à la une des journaux, le 2 avril 2004, le couple Hendricks-Leboeuf se fait souvent apostropher dans la rue. «Ça arrivait surtout au début, quand des images de nous passaient en boucle à la télé. Mais encore cette semaine, j'ai été reconnu par un jeune homme dans la rue, qui m'a félicité», rapporte René Leboeuf.

«La réussite a beaucoup de parents, mais l'échec est un orphelin», tempère Michael Hendricks, rappelant qu'à leurs débuts, Leboeuf et lui faisaient cavalier seul. «On vieillissait et comme on avait déjà participé à plusieurs causes, on se disait que c'était une lutte intéressante, une des dernières batailles à gagner. Au début, la communauté était contre nous. On disait que la société n'était pas prête, qu'il y aurait un backlash...», dit Michael Hendricks.

René Leboeuf, quant à lui, note que les jeunes générations adhèrent plus aisément à l'idée du mariage. «Les gens de notre génération avaient plus de misère à voir cela comme une norme. Pour plusieurs, on reste marginal, des personnes de spectacles... Tu ne veux pas être trop proche de ça dans ton entourage.»

Avec le recul, le couple Hendricks Leboeuf est toujours aussi convaincu que la reconnaissance du mariage homosexuel a joué un rôle crucial, pour la reconnaissance des droits des gais et lesbiennes.

«Avant, la vie homosexuelle était cachée, tout se passait à l'ombre, dans les petits coins noirs. Il fallait que les gens s'affirment, soient visibles. Le mariage fait en sorte que tout le monde, amis et famille, est au courant. Tu peux être pour ou être contre, mais au moins, on est visibles.»

«On a eu tellement d'adversité, cela nous a rendus plus complices. Mais au quotidien, le mariage n'a pas changé grand-chose: je ronflais avant et je ronfle encore maintenant!», déclare Michael Hendricks.

Le secret de la longévité de leur union? «Un sens de l'humour, s'aimer, prendre l'autre pour ses qualités et ses défauts», conclut René Leboeuf, avant d'ajouter les paroles de sagesse suivante. «S'il aime passer l'aspirateur, mais n'aime pas faire le magasinage, n'insiste pas pour le changer: prends-le pour l'aspirateur!»