Au Québec, plus d'un mariage sur deux se termine par un divorce. Après avoir mis cette triste statistique sur le compte du stress, de la pornographie omniprésente et de la société de consommation, voilà que certains auteurs blâment... l'amour.

Catherine Girard, collaboration spéciale LA PRESSE

«Depuis l'instauration du mariage d'inclination (d'amour), il y a une quarantaine d'années, cette institution est en crise. On se marie de moins en moins et on divorce de plus en plus», affirme d'entrée de jeu Pascal Bruckner, auteur d'un essai au titre provocant, Le mariage d'amour a-t-il échoué?.

Les chiffres semblent confirmer ses propos. Selon les données recueillies par l'Institut de la statistique du Québec, en 1972, le taux de nuptialité était de 8,7 pour 1000 habitants. Aujourd'hui, il se situe à 2,9. Quant à la proportion de divorces, elle était de 14,6% en 1972. En 2005 (dernière donnée disponible), elle s'élevait à 51,9%.

«À l'époque du mariage de raison, les unions étaient plus durables parce que les époux allaient chercher leur satisfaction en dehors de ce lien sacré. Mais ce type de relation engendrait deux maux: la prostitution et l'adultère. C'est pour lutter contre ces travers que le mariage d'amour a été créé», explique l'essayiste français.

Le hic, poursuit Pascal Bruckner, c'est que, en plus d'échouer à enrayer l'infidélité, le mariage d'amour a fait apparaître d'autres problèmes, comme la volatilité du sentiment amoureux. «Construire sa relation sur l'amour, c'est comme bâtir sa maison sur le sable», illustre-t-il.

Malgré tout, notre société moderne a élevé l'amour au rang de dogme. Accessoire, voire indésirable au temps du mariage de raison, il est devenu une condition sine qua non du bonheur, constate Pascal Bruckner. «Nous attendons tout de l'amour. Il est devenu la forme laïque du salut. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle, aujourd'hui, nous investissons tout dans la relation amoureuse. Du coup, les attentes qu'ont les partenaires l'un envers l'autre sont si grandes que, à la moindre déception, ils se séparent.»

«De nos jours, la pression exercée au quotidien sur le couple est très forte», reconnaît Hélène Belleau, sociologue et professeure à l'Institut national de la recherche scientifique, centre Urbanisation, culture et société. «Par contre, la pression sociale qui incite les conjoints à rester ensemble, elle, a pratiquement disparu.» Le Dr André Surprenant, psychologue rattaché à la clinique Objectif-Couple, indique que cette absence de pression de l'entourage concerne surtout les couples qui n'ont pas d'enfant.

La solution pour que les unions survivent au passage du temps consiste-t-elle à réinstaurer le mariage d'intérêt? «Plusieurs couples choisissent cette option et vivent parfaitement heureux, répond Pascal Bruckner. Mais nous aurions tort de croire que le mariage d'amour est voué à l'échec. Pour durer, il suffit de savoir transformer la passion du début en passions communes.»

Elizabeth Abbott, auteure d'Une histoire du mariage, ne croit pas elle non plus que l'amour puisse garantir à lui seul la longévité d'un couple. Cette historienne, qui a été mariée deux fois, prône une vision moins utopique de l'union matrimoniale. «Contrairement à ce que véhicule la culture populaire, l'amour n'est pas une solution magique. Prenez l'exemple d'un chien qui a été maltraité. Malgré tout l'amour qu'il pourra recevoir par la suite, il conservera toujours des séquelles. Dans les relations humaines, c'est la même chose. L'amour ne guérit pas tout.»

Selon Mme Abbott, pour être solide, un mariage doit tendre vers l'équilibre entre les aspects romantique, pratique et financier. «C'est d'autant plus important que l'espérance de vie est aujourd'hui beaucoup plus élevée. Or, comme chacun sait, la passion ne dure qu'un temps. Il faut donc pouvoir se raccrocher à quelque chose de plus profond.»

Olivia Lévy, qui vient de lancer Oui, je le veux, un autre essai sur le mariage, dénonce quant à elle cet idéal d'un amour ardent qui ne faiblirait pas avec les années. «D'où vient cette exigence de l'amour avec un grand A? Rationnellement, nous savons que c'est difficile, voire impossible, d'être amoureux comme au premier jour durant toute une vie. Mais nous ne pouvons nous empêcher d'y rêver!»

Le Dr André Surprenant admet que l'archétype du mariage d'amour heureux et durable est encore très présent, malgré les hauts taux de divorce et de séparation. «L'amour touche une corde sensible parce qu'il vient combler nos manques. C'est pourquoi on a tous le désir et l'espoir d'être aimés inconditionnellement. Or, ce que mon expérience m'a permis de constater, c'est que l'amour peut bel et bien durer», dit celui qui pratique des interventions conjugales depuis plus de 20 ans.