Dans la salle d'attente du médecin, ils cochent spontanément la case «non fumeur» sur leur bilan de santé personnel. Certains d'entre eux n'ont pas acheté de paquets depuis des lustres, satisfaisant leur délinquance du samedi soir avec des CDA (cigarettes des autres.) Ils n'ont même pas rouspété quand, en 2006, les cendriers et distributrices à clous de cercueil ont été bannis des endroits publics. Refusant l'étiquette d'accros à la nicotine, les «fumeurs sociaux» sont parmi nous. Jouent-ils avec le feu?

Sylvie Saint-Jacques LA PRESSE

«C'est la faute de mes amis, si je fume. Peut-être que je devrais arrêter d'avoir des amis: ils sont mauvais pour ma santé!» s'amuse Nelly. Artiste visuelle de 35 ans, Nelly n'est surtout pas du genre à s'allumer un «bâton de péché» au réveil. Elle ne dépasse jamais le seuil de cinq cigarettes par soirée. Parfois, il lui arrive d'en griller en plein jour, surtout si elle est en période de création. «J'appelle cela une virgule: cela me donne le temps de prendre une pause, de ponctuer mon temps.»

Mais à la brunante, lorsque retentit l'appel des amis, de la terrasse et des bouteilles de vin, Nelly la fumeuse sociale se réveille. «Mes amis sont comme moi, des fumeurs sociaux. Et on s'influence terriblement. Avec un copain, nous avons fait un pacte et nous nous sommes entendus pour arrêter d'ici la fin de l'été. Je suis capable, j'ai arrêté plein de fois. Et je sais que je n'ai pas besoin de «patches»: il me suffit d'être déterminée.»

De 17 à 27 ans, André Delisle a fumé un paquet par jour. Il a abandonné le tabac du jour au lendemain. Pendant 10 ans, il n'a pas touché au poison honni. Une décennie plus tard, il s'est mis à piger dans les paquets des autres. Mais depuis deux ans, il ne fume presque plus. «Au maximum, c'est deux ou trois cigarettes par mois, surtout les soirs où je prends un verre.»

Le cancer, les troubles cardiaques ou les maladies pulmonaires associées au tabagisme n'inquiètent pas outre mesure André Delisle. «Je pense que si j'avais eu à attraper un cancer, ce serait déjà fait!»

Tenter le diable

«Il n'y a pas de risque zéro avec la cigarette», tranche le Dr Richard Gauthier, pneumologue à l'hôpital Maisonneuve-Rosemont. Dans sa pratique, il a traité des fumeurs de sept à neuf cigarettes par jour, qui avaient contracté des maladies liées au tabagisme.

«On rencontre des patients atteints de cancer du poumon ou d'une maladie pulmonaire chronique dont la consommation de tabac était étonnamment basse», évoque ce spécialiste des maladies respiratoires, qui rappelle que le fumeur social est à risque de basculer dans la dépendance. «L'habitude se prend rapidement. En matière de puissance, la nicotine est une drogue comparable à la cocaïne.»

Le New England Journal of Medicine, dans un dossier récent qui traitait du tabagisme «léger», a dévoilé que pour la santé cardiaque, fumer de quatre à sept cigarettes produit sur le coeur 70% de l'effet de 23 cigarettes par jour. D'autre part, on y a appris que pour les fumeurs de 35 à 39 ans, fumer une à quatre cigarettes par jour triple le risque de maladie cardiaque et que chez la femme de 35 à 39 ans, une consommation quotidienne d'une à quatre cigarettes triple les risque de contracter un cancer du poumon.

Le spectre des maladies associées au tabagisme n'angoisse pas Caroline, sportive de 37 ans, qui dit «ne jamais fumer plus d'un paquet par semaine». Même qu'elle trouve que toutes les campagnes pour inciter les gens à écraser sont une «chasse aux sorcières». «Les compagnies d'assurances, par exemple, ne prennent pas en considération le fait que tu aies un poids santé ou la pratique régulière d'exercice physique. Mais si tu fumes, on te case immédiatement dans la catégorie «personne à risque».»

Nelly confie qu'elle fume «socialement» un peu en cachette de ses parents et surtout de ses médecins. «J'ai contracté un truc au poumon et c'est grave que je fume. Je l'ai dit à mon père et il m'a chicanée. Mais il comprend, parce que lui aussi, autrefois, fumait de cette façon. Sa consommation augmentait dans les périodes de grand stress, mais il était ensuite capable d'arrêter pendant un temps.»

Selon les fumeurs occasionnels que nous avons interviewés, le tabagisme social va de paire avec la consommation d'alcool. «Si je bois de l'eau ou du jus d'orange, je ne pense pas du tout à fumer. Mais l'alcool réveille ce besoin», dit André Delisle. En 12 ans de fréquentation du bar Bily Kun (neuf comme client et trois comme barman), Pascal Lessard a observé que l'appel de la clope augmentait pendant la saison estivale.

«Dans un bar, les fumeurs sociaux sont difficiles à repérer, note Pascal Lessard, qui confirme que l'hiver, seuls les «vrais» fumeurs sortent pour en griller une. «Depuis qu'il y a une terrasse au bar, les gens fument davantage. Et plus la soirée avance, plus ça fume, l'alcool aidant.»