Drane Markgjoni est l'une des dernières «vierges» d'Albanie, ces femmes que la coutume ou les circonstances contraignaient autrefois à assumer le rôle d'un homme et à être considérées comme des hommes par leur entourage et la société.

Pierre Glachant AGENCE FRANCE-PRESSE

Dans son modeste logis à Shkodra, au nord de l'Albanie, où les images pieuses côtoient les photos de proches aujourd'hui disparus, Drane déclare n'avoir «aucun regret».

«Ma vie a été une vie de chien», concède pourtant cette femme de 87 ans, ne sachant ni lire ni écrire, dont le regard clair s'embue l'espace d'un instant.

Mais le sourire reprend vite le dessus pour évoquer son destin, celui d'une personne ballottée depuis la naissance entre le poids de la tradition et les exactions du pouvoir communiste d'Enver Hoxha.

Drane reste alerte. Cheveux blancs et courts, vêtue d'un pantalon rustique et d'un blouson sombre, elle se protège du froid comme elle peut dans sa demeure glaciale.

Drane est née à Bajram Curri, dans le nord. Elle est destinée dès le berceau à un homme, comme cela était fréquent à l'époque. Mais le jour du mariage, en 1949, le mari s'enfuit en Yougoslavie. Quelques heures plus tard, la police arrête tous les hommes de la famille.

Drane se retrouve seule, avec les femmes et les enfants de la famille de son mari. Elle explique que le mariage n'a pas été consommé.

C'est alors qu'elle décide de «se convertir en homme» pour assumer désormais «le rôle de l'homme de la maison», comme le prévoyait la tradition.

Par cette décision, elle renonce pour toujours à être une femme comme les autres, à avoir un autre compagnon, des enfants et bien sûr à la sexualité.

«Je n'avais pas le choix», dit-elle. Drane va être déportée dans le sud du pays, avec les femmes et les enfants de son mari de quelques heures.

Pendant douze ans, elle va partager la vie des hommes sur les chantiers, portant des sacs de ciment et même dormir avec eux dans les dortoirs, sans être importunée.

Car une «vierge», comme on appelle en Albanie ces femmes qui ont décidé d'être l'homme de la famille, de côtoyer les hommes dans les tâches les plus dures, bénéficie du respect de tous, un tel choix étant considéré comme le «sacrifice suprême», souligne Afërdita Onuzi, de l'Institut d'anthropologie de Tirana.

Selon elle, les derniers cas de femmes ayant décidé de devenir des «vierges» remontent aux années soixante.

Le phénomène existe également au Kosovo, précise l'ethnologue, et concerne aussi bien des familles chrétiennes que musulmanes. Le pouvoir communiste a réussi à éradiquer pratiquement cette coutume. Elle évalue à moins d'une dizaine le nombre de «vierges» vivant encore en Albanie.

Deux cas étaient possibles pour devenir une «vierge», poursuit Afërdita Onuzi. Soit une fille décidait d'assumer les fonctions de l'homme lorsque tous les mâles de la famille étaient morts. Ou bien une jeune fille décidait de devenir une «vierge» pour éviter le mariage avec un homme qui lui était destiné depuis le berceau.

Mais il appartenait alors à l'oncle de la jeune femme de parlementer avec la famille du «fiancé» éconduit pour trouver un arrangement. Et si les raisons de refuser le mariage n'étaient pas considérées comme valables, la famille de la jeune fille devait livrer à celle du «fiancé» une balle pour la tuer, poursuit l'ethnologue.

«Rester sans mari, c'est ça la force de caractère! Il faut être très décidée», lance Drane.

«Autrefois, on pouvait faire confiance aux hommes, voyager avec eux. Mais maintenant, la femme est considérée comme un objet. Et les femmes pensent à harceler les hommes!"

Drane est habitée par une foi profonde. Elle frôle de la main les images pieuses au-dessus de son lit et murmure: «Ce sont eux qui m'ont donné la force».

Photo: AFP

Dans son modeste logis à Shkodra, au nord de l'Albanie, où les images pieuses côtoient les photos de proches aujourd'hui disparus, Drane déclare n'avoir «aucun regret».