Au début du mois, la polémique faisait rage autour de l'article «10 trucs pour réussir ton sexfie sans ruiner ta réputation» paru sur le site web de la chaîne jeunesse VRAK. Bien que le sujet ait été âprement débattu sur les réseaux sociaux et diverses tribunes, l'avis des principaux concernés, soit ceux qui s'adonnent à l'envoi d'autoportraits érotiques, a été peu entendu. La Presse a tendu le micro à de jeunes adultes, pour les laisser s'exprimer sur la pratique et ses conséquences.

SYLVAIN SARRAZIN LA PRESSE

Marjolaine David, 25 ans, blogueuse

La jeune femme déplore le manque de nuances dans le débat provoqué par l'article de VRAK et a publié un billet sur son blogue pour défendre une approche plus «sexe-positive» du sexfie.

«Autant l'article de VRAK est très maladroit et rétrograde, autant la réaction des politiciens et politiciennes montre qu'ils se mettent la tête dans le sable. Leurs réponses n'aident pas vraiment les ados et c'est gênant pour ceux qui pratiquent le sexfie. Personne n'a nuancé le propos en parlant des raisons pour lesquelles on les fait, dans un cadre consentant. Pour moi, le ministre de l'Éducation qui dit de ne pas faire de sexfies, c'est comme affirmer que la meilleure façon de prévenir des grossesses, c'est de ne pas avoir de sexe. Ça n'a jamais été une bonne façon de faire de la prévention.

«Dans mon article, j'explique que je le fais [envoyer des sexfies] et les raisons pour lesquelles je le fais; mon mari habite loin, et une fois de temps en temps, je trouve ça rigolo, ça peut pimenter notre relation.»

«L'article de VRAK, je ne l'aurais pas mis au féminin, ça rajoute de la pression sur les femmes. On les [tient responsables] en disant que si leur réputation est détruite, c'est de leur faute, alors que c'est clairement celle de la personne qui partage ces photos.»

«Dans le débat, on dit aux ados que c'est mal et illégal, mais ce n'est pas pour ça qu'ils vont arrêter de le faire. Ils ont plutôt besoin de bienveillance pour ne pas avoir peur du jugement des adultes. Mon point, ce n'est vraiment pas d'encourager des jeunes à faire des sexfies, mais d'avoir des pratiques sécuritaires et de développer leur sens du jugement.»

Antoine*, étudiant, 19 ans

Antoine reçoit régulièrement des sexfies de filles qu'il n'a jamais vues, rencontrées sur les réseaux sociaux. Le jeune homme souligne que c'est une pratique courante. Il appelle à la prudence, mais pointe la complexité d'un encadrement.

«Dans mon groupe d'âge, c'est quand même assez commun. Je reçois entre une et cinq photos par semaine, de personnes différentes, parfois rencontrées sur [Snapchat], [Instagram] ou Facebook. Ça peut être des filles en lingerie, nues, ou qui se touchent.»

«C'est devenu assez normal, et je trouve ça dommage, parce que c'est devenu assez virtuel. Une relation, avant, ça passait par des appels, par des messages. Découvrir la personne dans son intimité sans même l'avoir vue en vrai, ça gâche un peu la surprise.»

«Je n'en envoie pas moi-même, mais je connais quelques gars qui le font. Il y a quand même beaucoup plus de filles que de garçons qui le font.

«C'est un jeu qui peut être dangereux, donner une sale réputation s'il y a des fuites. La personne qui en envoie n'a pas toujours conscience du danger, et c'est justement ça le problème. [...] Les gens ont peut-être besoin d'encadrement, mais je ne sais pas si on peut arriver à encadrer ça. C'est compliqué parce que c'est propre à chacun. Je pense qu'il faudrait en parler plus, pour sensibiliser les plus jeunes, ceux qui n'ont pas encore eu affaire à ça, et leur dire de faire attention. [...] Je pense qu'il faut sensibiliser les deux côtés, celui qui envoie et celui qui reçoit. C'est des relations à deux, il faut que les deux personnes soient d'accord.»

Ève*, 19 ans, étudiante

Elle a déjà envoyé des sexfies quand elle avait 16 ans, mais a cessé de le faire, prenant toute la mesure du danger de la pratique.

«L'article est choquant, on ne devrait pas être incitées à faire des sexfies. En même temps, on reste libres de pouvoir le faire si on le veut, ça reste personnel. Mais ça peut mener à des situations graves, il y a déjà eu des scandales dans mon école à cause de photos qui ont été publiées.

«Il m'est déjà arrivé d'en envoyer, quand j'avais 16 ans, mais j'ai arrêté. À cet âge, on a besoin de savoir si on plaît aux garçons, on a envie d'avoir un avis externe. Je voulais juste savoir si je pouvais plaire. Mais je n'ai pas aimé l'expérience. J'avais envoyé des photos à des personnes rencontrées sur les réseaux sociaux et avec qui je parlais depuis un moment. Avec le recul, je trouve ça très immature, mais toutes mes copines l'ont fait, c'est certain. On a toutes envie d'essayer. C'est un sujet courant, pas du tout tabou.

«La meilleure façon de sensibiliser, ça serait par l'entremise des youtubeurs et des influenceurs sur Instagram, qui feraient une vidéo, une story ou un mouvement avec un hashtag. Les plus jeunes auraient tendance à écouter leurs conseils.»

«Par rapport aux garçons, il faut qu'ils comprennent que c'est une chose sérieuse et que ça [le partage] peut mener à de vrais problèmes avec la police. Aux plus jeunes filles, je dirais que ça ne sert à rien de faire des photos. Les garçons en demandent et elles pensent qu'en les envoyant, ils vont s'intéresser à elles, mais ça ne mène à rien et ça peut être dangereux. Il vaut mieux montrer au garçon que tu as envie d'un moment intime, mais pas des photos, parce que ça reste.»

* Le prénom de ces personnes a été modifié afin qu'elles puissent se confier en toute liberté.