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Sexe et déficience: un coup de foudre atypique

L'histoire d'amour de Stéphane, 42 ans, et Réjeanne,... (PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE)

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L'histoire d'amour de Stéphane, 42 ans, et Réjeanne, 51 ans, aurait bien pu inspirer la cinéaste Louise Archambault pour les personnages du film Gabrielle.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Katia Gagnon
La Presse

Sur la photo, Stéphane a un bel habit gris et une cravate. Réjeanne avait acheté une robe et un châle blancs. Ce jour-là, après plusieurs années de fréquentation, ils se sont fiancés.

L'histoire d'amour atypique de Stéphane, 42 ans, et Réjeanne, 51 ans, aurait très bien pu inspirer la cinéaste Louise Archambault pour les personnages du film Gabrielle. Stéphane et Réjeanne sont amoureux depuis maintenant six ans. Et ils sont tous deux déficients intellectuels.

Quand ils se sont vus pour la première fois, à leur arrivée à la résidence tenue par Gilles Lavoie, «ç'a été le coup de foudre», résume M. Lavoie, qui a été un témoin privilégié de cette histoire d'amour.

Sauf que ni Stéphane ni Réjeanne ne voulaient prendre le risque de déclarer leur amour. Il a fallu qu'un intervenant fasse les premiers pas pour eux. «Il les a pris ensemble et leur a dit: «Stéphane, Réjeanne aimerait ça sortir avec toi. Réjeanne, Stéphane aimerait ça sortir avec toi»», raconte M. Lavoie.

«Le 26 mai 2008, à 16h05 de l'après-midi, j'ai commencé à sortir avec Réjeanne», conclut Stéphane, sourire aux lèvres.

«J'ai éjaculé!»

Avant de sortir avec Réjeanne, Stéphane avait eu une blonde pendant plusieurs années, mais il n'avait jamais eu de relations sexuelles. Et comment ç'a été, cette première fois, Stéphane? Il rit et rougit.

«Il est sorti dans le corridor et il criait: «J'ai éjaculé! J'ai éjaculé!», se rappelle Gilles Lavoie en riant. Il a fallu lui dire que ce genre d'information, c'était privé.»

À leurs débuts, une éducatrice a suivi le couple de très près, souligne Gilles Lavoie. «Il y a eu beaucoup de rencontres avec l'éducatrice. Il a fallu aider Réjeanne à apprendre à dire non. Stéphane voulait toujours aller dans la chambre. Il découvrait tout ça, lui!»

Au fil du temps, Stéphane et Réjeanne se sont installés dans la même chambre. Ils ont pris place côte à côte dans la salle à manger. Ils se faisaient parfois de petits soupers en amoureux, seuls au salon.

Et puis, ils ont voulu se fiancer.

Gilles Lavoie a tout organisé, de concert avec la famille de Stéphane: le repas au restaurant - un buffet, les deux amoureux sont de bonnes fourchettes -, l'achat des habits, de la bague, et la nuit de noces passée à l'hôtel.

«À son arrivée ici, Stéphane était dépressif. Il habitait dans une résidence où personne ne parlait. Son histoire d'amour, ça l'a vraiment aidé», dit Gilles Lavoie.

La philosophie de M. Lavoie en ce qui concerne les relations sexuelles entre bénéficiaires est parfaitement claire: «Ici, ils sont chez eux. Ce sont des adultes. Moi, je suis là pour les aider.»

Vie sexuelle en foyer de groupe

Dans les foyers gérés par le Centre de réadaptation en déficience intellectuelle (CRDI) de Montréal, les résidants ont le droit d'avoir une vie sexuelle... mais tout le monde n'est pas aussi à l'aise que Gilles Lavoie avec cet enjeu.

«On leur reconnaît ce droit. Et l'expression sexuelle peut être très variée selon les personnes, dit Mme Costo. Mais les parents ont peur qu'en parlant de sexualité, on crée des besoins sexuels», souligne Carole Costo, chef de processus clinique au CRDI de Montréal.

À l'interne, la gestion de cette vie sexuelle pose des défis importants, reconnaît-elle. «Les ressources ont peur d'être jugées. Elles ont peur que les parents aient l'impression que la maison n'est pas bien tenue, qu'ils ne sont pas de bons responsables de ressource.»

Mais avoir une vie sexuelle pour un déficient intellectuel, ce n'est pas nécessairement évident. «Le premier défi, c'est se trouver une blonde ou un chum. Et ça n'est pas facile. Souvent, il y a plus de gars que de filles dans les activités. Et il y a une disparité dans les niveaux de déficience. Pour être en couple, ils doivent trouver quelqu'un comme eux.»

Les couples établis sont donc plutôt rares, témoigne Mme Costo. «Ce qu'on voit vraiment beaucoup, c'est la grande solitude. Ils n'ont pas d'amoureux, pas d'amis, pas de réseau. C'est très triste.»

Un déni du sexe lourd de conséquences

Les personnes atteintes de déficience intellectuelle courent beaucoup plus de risques que la population normale d'être victimes d'agression sexuelle: jusqu'à une personne déficiente sur deux pourrait en être victime au cours de sa vie.

C'est le constat-choc auquel en arrive l'équipe de la sexologue Carole Boucher, qui a mené une revue complète de la littérature scientifique publiée sur le sujet dans le monde, assortie d'une étude de terrain auprès de 21 clients du Centre de réadaptation en déficience intellectuelle de la Mauricie.

«C'est extrêmement troublant, estime la sexologue, qui travaille depuis 25 ans avec une clientèle déficiente. Cette recherche nous a permis d'officialiser des choses qu'on voit sur le terrain depuis des années.»

Des victimes d'agression, Mme Boucher en a vu défiler beaucoup dans son bureau au fil des ans. Dans l'étude qu'elle a menée, près de la moitié de l'échantillon avait été victime de plus d'une agression sexuelle avant de dénoncer, ou alors avant qu'on prenne les allégations au sérieux.

Pourquoi autant de victimes? «C'est une clientèle qu'on a beaucoup brimée sur les plans affectif ou sexuel. Alors quand il y a un geste d'agression, plusieurs interprètent ça comme un geste de tendresse.»

Le remède prescrit par la sexologue? «L'éducation sexuelle, dit-elle sans hésiter. C'est fondamental.»

Une question jamais abordée

Or, bien souvent, les parents n'abordent jamais la délicate question du sexe avec leurs enfants déficients. «Dans certains cas, les parents sont terrifiés par la sexualité de leur enfant, résume Jennifer Mundee, éducatrice au Centre de réadaptation de l'ouest de Montréal. Ils ne voient pas leurs enfants comme sexués. Ils ne parlent jamais de santé sexuelle. Bref, il y a un déni complet de leur part.»

Mme Mundee travaille au quotidien avec les familles parfois pendant des années. À l'adolescence, elle prend souvent elle-même l'initiative de parler de sexualité avec ses clients. En des termes très concrets.

«Il faut leur expliquer qu'il y a différentes strates de gens qui les entourent. Il y a la famille, c'est le cercle le plus proche. Puis les amis, enfin les étrangers. Il faut leur expliquer quel genre de toucher est approprié pour chacun. Quel genre de propos est approprié. Par exemple, un dentiste est seulement autorisé à te parler de tes dents», explique-t-elle.

Parce qu'ils ignorent tout du sexe, les personnes atteintes de déficience sont parfois incapables de reconnaître - et de refuser - un geste d'agression sexuelle. «Il faut travailler avec les parents pour qu'ils rendent leurs enfants plus autonomes. Si je ne permets même pas à mon enfant de choisir ses vêtements le matin, comment va-t-il être en mesure de dire non à un geste de nature sexuelle?», se demande Carole Boucher.

Dans l'une des familles qu'elle suit depuis près de 10 ans, le fils déficient de 14 ans a dû dire à sa mère qu'il avait besoin de «temps personnel» pour la masturbation. «Elle commence tout juste à l'accepter, dit Mme Mundee. Beaucoup de parents ne l'acceptent que lorsque leur enfant atteint la vingtaine.»




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