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Muscler son cerveau en jouant

Pour avoir un corps sain, il y a l'exercice physique. Pour garder son esprit... (ILLUSTRATION ARCHIVES LA PRESSE)

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ILLUSTRATION ARCHIVES LA PRESSE

Pour avoir un corps sain, il y a l'exercice physique. Pour garder son esprit sain, il y a... les applications numériques. C'est du moins ce qu'avancent les fabricants d'applications d'entraînement cognitif, des jeux destinés à améliorer la mémoire, la concentration ou même apprendre à penser hors des sentiers battus. La proposition est séduisante, mais se pourrait-il qu'un bon vieux jeu d'action soit plus susceptible de remplir cette mission?

L'avènement des téléphones intelligents et des tablettes électroniques a popularisé l'entraînement cognitif - mieux connu sous les termes brain training. Plusieurs fabricants d'applications mobiles rivalisent de superlatifs pour convaincre un public grandissant qu'on peut améliorer ses performances cognitives globales en jouant avec leurs petits jeux. Une promesse séduisante... et grandement exagérée.

Moins de quatre mois après un accident vasculaire cérébral subi en juillet 2013, Teresa Heinz Kerry, femme de l'actuel secrétaire d'État américain John Kerry, était de retour au conseil d'administration de la fondation de la famille Heinz. La femme de 75 ans a crédité sa rééducation apparemment qualifiée de «miraculeuse» par ses médecins à son passé d'interprète et à une populaire application d'entraînement cognitif appelée Lumosity.

Comme BrainHQ, BrainFit, Cogmed et plusieurs autres jeux du genre, Lumosity propose à son utilisateur d'améliorer sa mémoire, sa capacité de concentration, sa rapidité d'exécution, bref, de travailler plus vite et mieux, en suivant un programme d'entraînement «personnalisé» et facile à manipuler. Tous ces fabricants disent s'appuyer sur des recherches scientifiques et des comités d'experts en neuropsychologie.

Jean Guesdon a fait l'essai de Brain Age, populaire jeu conçu pour la Nintendo DS, et de la plateforme Lumosity. Son objectif n'était pas tant d'entraîner son cerveau - sauf peut-être en calcul mental, admet-il - que de se mesurer à lui-même. «J'aime le défi intellectuel, dit le jeune quadragénaire. Est-ce que ça fait une différence dans la vie de tous les jours? Je ne sais pas. Au pire, je pense que ça ne peut pas faire de mal...»

Modeler le cerveau

L'entraînement cognitif a été inventé par des neuropsychologues pour évaluer et entraîner des capacités précises du cerveau d'une personne - la mémoire, par exemple. «C'est devenu populaire au tournant des années 2000 et, quand les entreprises ont vu le truc se pointer, elles ont sauté là-dessus», raconte le neuropsychologue Louis Bherer, qui étudie ce domaine depuis plus de 15 ans.

L'idée de l'entraînement cognitif repose sur le principe de la plasticité cérébrale, c'est-à-dire la capacité qu'a le cerveau d'évoluer durant toute sa vie en créant de nouvelles connexions synaptiques au gré de nos expériences et de nos apprentissages. «L'un des avantages des produits automatisés, c'est qu'ils permettent d'adapter rapidement le niveau de difficulté de l'entraînement aux performances d'une personne», indique Pascale Michelon, auteure de Max Your Memory, un livre d'entraînement tous publics.

En réfléchissant à son expérience de jeu, Jean Guesdon s'est demandé si Lumosity et Brain Age augmentaient réellement sa capacité à résoudre des problèmes ou si ce n'était pas plutôt «une forme de dressage». Son interrogation vise juste, puisqu'elle se trouve au coeur du débat entourant le brain training: celui-ci nous rend-il plus efficace dans la vie de tous les jours, ou simplement meilleur aux jeux proposés?

«Si un produit vise une fonction bien particulière, qu'il est utilisé de façon régulière et assez intensive, en général, on démontre un effet du brain training», expose Pascale Michelon. Ce qui ne veut pas dire que cet effet est transférable aux fonctions cérébrales plus globales qui prennent en charge nos tâches quotidiennes.

«Peu d'études montrent que c'est le cas», souligne la neuropsychologue. Elle ne conclut pas pour autant que ce transfert n'existe pas, simplement qu'il n'est pas suffisamment démontré, et précise qu'un impact sur le quotidien est une chose difficile à démontrer.

Peu de preuvres

«Je n'ai jamais vu de recherche publiée à ce jour qui implique un essai randomisé convaincant au sujet d'une plateforme particulière», tranche pour sa part Louis Bherer. Très peu de plateformes ont été testées rigoureusement à l'aide d'essais cliniques comme on le fait pour les médicaments, fait valoir le spécialiste. «Il manque de preuves scientifiques et la plupart des vendeurs de plateforme n'ont pas d'intérêt à faire ça», juge-t-il. Le marché de l'entraînement cognitif se chiffre déjà en milliards. Et ce n'est pas fini.

Le blocage sur le plan du transfert des compétences tient au fait que l'apprentissage est lié au contexte. «Le cerveau apprend ce qu'on lui montre, explique Louis Bherer. Plus un jeu sera proche d'une situation que vous voulez améliorer, plus il sera efficace.» Ainsi, les gens qui désirent conserver leurs aptitudes à la conduite seraient mieux de jouer à un jeu proche de la conduite ou de simplement conduire leur automobile.

Celia Hodent, spécialiste du cerveau qui travaille dans le domaine du jeu vidéo (Epic Games, Ubisoft, etc.), signale néanmoins qu'il existe des cas où un apprentissage particulier a un effet sur la performance cognitive globale. L'apprentissage de la musique, notamment, et des jeux vidéo «plus complexes»... comme ceux qui impliquent une quête et des ennemis à abattre!

Espoirs

Sinon, les clés pour un cerveau en santé sont l'exercice physique, l'alimentation et la stimulation émanant des interactions sociales. «Une petite application sur un téléphone ne va pas faire de miracles», laisse tomber Pascale Michelon. Ce qui ne signifie pas que les jeux d'entraînement cognitif n'ont pas d'avenir thérapeutique. Cogmed aurait un impact positif sur les enfants qui souffrent d'un déficit d'attention et d'autres jeux du genre aideraient également les personnes qui viennent de subir une anesthésie générale à regagner plus vite toutes leurs facultés.

«Les jeux d'entraînement cognitif peuvent être intéressants en complément à une approche intégrée avec des professionnels de la santé, souligne Louis Bherer. Ce que ces sociétés font de plus ou moins correct, je trouve, c'est qu'elles ne mettent pas en garde les utilisateurs contre les fausses attentes que leurs produits peuvent créer.»

Trois exemples de jeux

Les concepteurs de jeux d'entraînement cognitif ont créé des dizaines de petits exercices plus ou moins ludiques inspirés ou simplement adaptés de tests développés par des chercheurs en neuropsychologie. En voici trois exemples.

Lumosity

Deux, trois, quatre ou dix bloqueurs apparaissent un bref instant sur la grille de jeu. Le joueur doit en mémoriser la position et l'inclinaison pour prédire le point d'arrivée d'une bille.

BrainHQ

L'objectif de ce jeu est de trouver rapidement une case vide où ranger la caméra sans qu'elle ne se retrouve par-dessus un autre article une fois la valise refermée. Il faut parfois composer avec plus de deux sections de valise.

Cogmed

Des cases s'illuminent successivement sur le cube, qui fait en outre de lentes rotations. Il suffit ensuite d'appuyer sur les bonnes cases, dans l'ordre où elles se sont allumées. L'illustration est tirée de la version destinée aux enfants.




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