Élève de Melvin Charney, associée au bureau d'architecte de Peter Rose, Nathalie Jean est partie à Milan il y a 25 ans avec une seule valise. Elle devait y rester cinq semaines. Elle n'est jamais revenue. Depuis, elle a abandonné l'architecture pour créer des bijoux sublimes pour Donna Karan, Versace et Christofle, et ce, alors qu'elle n'avait jamais porté de bijoux de sa vie.

Mis à jour le 9 mars 2012
Nathalie Petrowski LA PRESSE

Nathalie Jean ne passe pas ses journées dans les dizaines de boutiques de luxe qu'elle a aménagées à Milan, Munich, Séoul ou Zurich. On ne la voit jamais faire le plein dans les stations-service ERG qu'elle a redessinées à la grandeur de l'Italie. De toute façon, elle ne se déplace qu'à vélo. En revanche, on peut à l'occasion la voir au très luxueux 10 Corso Como de Milan, où les robes à 15 000 euros sont monnaie courante.

Au changement des saisons, on peut la voir polir ou replacer les colliers cravates en argent ciselé ou les colliers jabots torsadés qui font partie de sa nouvelle collection de bijoux. Le reste du temps, Nathalie Jean vit un peu comme un troglodyte dans son atelier situé au sous-sol d'un édifice de la rue Franchetti, à Milan, où elle travaille les métaux et les pierres précieuses avec son assistante japonaise, Azusa, aux petites mains magiques.

C'est là que je l'ai rencontrée, par une fin d'après-midi de février, mince et menue dans sa jupe à volants, son pull noir mettant en valeur un magnifique collier cravate en argent de son cru.

Enjouée, effervescente et verbomotrice, Nathalie Jean est un personnage de Woody Allen, avec un accent français et une ironie souriante toute milanaise. On devine qu'avec elle, la vie ne doit pas être de tout repos parce qu'elle est avant tout une artiste en perpétuel état de recherche et d'ébullition, jamais satisfaite tant qu'elle n'a pas atteint la perfection.

Fille de la féministe et maintenant ambassadrice à l'UNESCO Michèle Jean, elle-même mère d'une fille de 18 ans, la Québécoise a du tempérament et du cran à revendre. Imaginez un instant: recrutée dès sa sortie de l'Université de Montréal par le grand bureau d'architectes montréalais de Peter Rose, où elle a travaillé deux ans, elle répond à l'appel d'une copine qui lui dit de venir à Milan, là où ça se passe. Elle fait sa valise sur un coup de tête et sans savoir qu'elle ne reviendra pas, happée dès son arrivée par l'agence milanaise du grand Ettore Sottsaas qui lui offre un poste sur-le-champ. «C'était les années 80, dit-elle à la blague. Tout était possible. Ç'a été une super expérience que de travailler avec des architectes du monde entier, mais j'ai appris à la dure. Je me suis retrouvée sur des immenses chantiers, avec des ouvriers qui parlaient toutes les langues et moi qui ne parlais pas l'italien. Pas juste à Milan, à Séoul, en Allemagne, au Danemark. J'ai fait des maisons de milliardaires, des aménagements de boutiques, de salons de beauté, d'expositions, et puis au bout de deux ou trois ans, je suis partie parce que j'ai toujours trouvé difficile de travailler pour les autres, de devoir respecter un style alors que j'avais déjà un style à moi.»

En 1994, elle a fondé sa propre entreprise de design et d'architecture, et cela, sans jamais remettre les pieds au Québec, sauf une fois, plaidant un horaire trop chargé.

Posés devant nous sur la longue table en bois, des coffrets en velours laissent cascader des rivières d'argent ciselé, des autoroutes d'or jaune ou rose incrustées d'améthystes et de diamants, des boucles d'oreilles en forme de cages d'oiseaux, autant de bijoux conçus comme des oeuvres d'art avec un souci maniaque de la minutie et de la précision.

Nathalie Jean ne se souvient plus très bien d'où lui vient sa passion pour les bijoux, elle qui jusqu'à son arrivée à Milan n'en avait jamais porté. Est-ce l'influence d'Ettore Sottsaas, maître du postmodernisme, qui lui aussi a fait des bijoux? «Ettore m'a enseigné une seule chose, c'est de travailler avec le coeur et les sentiments, pas seulement le cerveau et l'intellect. Pour les bijoux, il n'y est pour rien, mais disons que c'est peut-être en les voyant travailler, et d'autres architectes italiens et lui, que j'ai compris que l'architecte peut aussi faire du design, des bijoux, des décors, pas seulement de l'architecture comme au Canada ou aux États-Unis, où on a tendance à être plus spécialisé.»

Lentement mais sûrement, Nathalie Jean a délaissé les cathédrales architecturales pour la minutie des métaux. Un soir, dans une des nombreuses fêtes qui ont cours pendant la semaine de la mode, Nathalie Jean a croisé Donna Karan. L'Américaine a immédiatement remarqué le collier en feuilles d'argent que Nathalie portait au cou. Elle a craqué et lui en a commandé une série pour sa boutique à New York. Et c'était parti. Après Donna Karan, le déluge: Donatella Versace, Christofle, Montblanc et le Corso Como sont devenus ses clients. Parallèlement aux bijoux, Nathalie Jean a créé des meubles, des tapis, des vases pour une exposition personnelle, La ville nouvelle, présentée à la Design Gallery de Milan. Deux pièces ont d'ailleurs été acquises par le musée Macdonald Stewart, à Montréal.

Depuis sa plongée dans le monde des bijoux, Nathalie Jean a produit huit collections personnelles complètes qui s'ajoutent aux collections de ses prestigieux clients: un travail d'ermite, titanesque!

«À Paris, dit-elle, je n'aurais pas accompli un dixième de ce travail. À Paris, on s'amuse. À Milan, on travaille. Je voyage beaucoup. Des fois, je pars en Birmanie ou ailleurs pour trois mois et quand je rentre à Milan, j'ai toujours le sentiment de rentrer au monastère. Le climat n'est pas génial, le nightlife est inexistant, sauf pendant les foires internationales. Et le week-end, la ville est déserte. Tout le monde est parti à la mer ou à la montagne. Aussi bien travailler.»

En s'installant à Milan, Nathalie Jean s'était dit qu'elle y resterait 20 ans avant de faire un autre cycle de 20 ans en Asie. Mais il y a eu la vie, la naissance de sa fille Agatha, les voyages, les affaires, l'annonce de l'Expo universelle de 2015 à Milan et, dernièrement, la récession. Nathalie Jean n'a jamais su ce que la vie lui réservait. Elle ne le sait toujours pas. Et si j'ai bien compris, ça lui convient parfaitement.