Partenaire d'affaires chez Service de coupe 3P, établi dans le secteur Chabanel à Montréal, Carl-Henri Jean-Charles exerce le métier de coupeur, poste charnière de l'industrie du textile, étape intermédiaire entre le patronniste et la couturière. Rencontre.

Mélanie Roy LA PRESSE

3P? «Oui, pour Professionnel, Ponctuel et Prompt, les trois qualités du métier, explique Carl-Henri Jean-Charles. Les gens ignorent que c'est un job qui demande beaucoup de connaissances en mathématiques et en géométrie et de la précision. On ne fait jamais rien au hasard, il y a une raison derrière tout ce qu'on fait.»

«Ça fait un petit bout de temps que je suis dans le métier», poursuit M. Jean-Charles. Cet Haïtien d'origine (du côté paternel; sa maman est Cubaine) est arrivé à Montréal en 1974. Sa carrière dans la coupe, il la doit à un accident. Littéralement. «J'avais à peine terminé mes études secondaires. J'avais convaincu ma mère de me prêter sa voiture. Le pire est arrivé: j'ai eu un accident. Comme à l'époque les assurances n'étaient pas obligatoires, il a bien fallu que je travaille pour rembourser les réparations.»

Un ange s'immisce entre nous. Le regard de M. Jean-Charles se tourne vers l'atelier, où une dizaine d'employés s'affairent patiemment, penchés au-dessus des grandes tables de travail. Le bruit régulier des machines, du papier et du téléphone parvient en sourdine jusqu'à nous, comme étouffé par les collines de rouleaux de tissus empilés. L'ange s'éclipse aussitôt.

Du fil à retordre

Ici, près de 90% des designers montréalais font tailler les pièces de leurs futures collections. Parmi ceux qui ne sont pas liés par un contrat de confidentialité avec Service de coupe 3P: Valérie Dumaine, Ève Gravel, Bodybag by Jude, atelier b., Cokluch.

Matière première du coupeur, chaque tissu a ses particularités et requiert des techniques. Le velours côtelé, la crêpe, chaque matériau implique des difficultés. Certains d'entre eux doivent être travaillés sur le droit fil, d'autres en biais. Les plus simples à manipuler? Le coton et le jeans, des matières «qui se tiennent», sans plis. Les plus difficiles? Les tissus à motifs, rayés ou à carreaux, puisqu'il faut parfois se tordre l'esprit pour que les imprimés s'alignent parfaitement une fois le vêtement terminé, même dans ses infimes détails, de la boutonnière à la poche de chemise.

La coupe est l'aboutissement de toute une succession d'étapes qui se fait en amont. La première, appelée «marquage», consiste à tracer sur de larges feuilles de papier blanc les patrons de chacune des tailles. L'impression se fait à l'ordinateur, ce qui permet de maximiser la superficie de tissu utilisé. Comme au jeu Tetris, le coupeur doit emboîter les pièces entre elles, jusqu'à obtenir de 87 à 90 % d'efficacité.

Les tissus sont ensuite étalés «en matelas» sur la table de coupe (entre 200 et 300 à la fois), après quoi ils sont aspirés sous vide et stabilisés. Suivant parfaitement la forme des patrons, le robot, d'un coup, peut alors vaquer à la coupe. Après quoi les pièces détachées sont envoyées à la couturière, prêtes à être assemblées.





Le joueur d'échecs

Un coup de ciseau et puis c'est tout? «Oui, il n'y a pas de seconde chance. C'est pourquoi il faut calculer à l'avance et placer ses pions, raconte ce passionné d'échecs. Sinon, impossible de recoller les morceaux. Un centimètre en moins par rapport au patron et c'est irrécupérable. Ce n'est jamais un métier monotone. Les gens ignorent à quel point il y a de l'ouvrage derrière un vêtement fini.»

Chaque année, M. Jean-Charles reçoit quantité d'invitations pour la Semaine de la mode. Depuis les gradins, il voit défiler les vêtements avec «des yeux qui ne sont pas ceux du grand public»: «Je les regarde en m'intéressant aux défis qu'il y a eu à surmonter, à comment il a fallu ruser pour en arriver à ce beau tombé. C'est souvent un moment de grande satisfaction.»

Les vêtements qu'il a coupés, il les reconnaît souvent: dans la rue, sur cette présentatrice de nouvelles à la télévision, encore, l'autre jour. Si votre garde-robe contient une création de designer québécois, il y a de fortes chances qu'elle soit passée entre les mains habiles de Carl-Henri Jean-Charles.

La profession en quelques mots:

Mon nom: Carl-Henri Jean-Charles, coupeur

Mon métier: Le coupeur coupe les étoffes selon les patrons fournis par les designers et clients.

Ce que les gens ignorent: Qu'on existe! Et l'ouvrage qu'il y a derrière la confection d'un vêtement.

Le plus excitant: Les défis (mais une fois qu'ils sont relevés).

Le plus difficile: Le fait qu'on ne peut procéder par essai et erreur. Parfois, on se penche une semaine entière sur un modèle avant de le résoudre.

Les qualités nécessaires: Beaucoup de précision, de minutie et de rapidité.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Le coupeur doit réussir à emboîter un maximum de pièces sur un seul tissu, tout en s'assurant que les motifs concorderont à l'assemblage.