L'idée d'un festival de mode gratuit et grand public est venue à Chantal Durivage et Jean- François Daviau à la faveur d'une promenade sur le boulevard Saint- Laurent, en plein Grand Prix. «On s'est dit que ce serait le fun d'amener a mode dans la rue», raconte la cofondatrice.

Ève Dumas LA PRESSE

La créatrice Mariouche Gagné, de Harricana, a été la première à signer une lettre d'appui.

Les deux fonceurs ont ensuite communiqué avec Dick Walsh, légendaire directeur artistique montréalais reconnu pour son sens du fashiontainment. Ils ont fini par le convaincre de quitter temporairement New York, sa ville d'adoption, pour participer à Sensation Design 2001... et 2002. Il est de retour pour le Festival mode et design 2010.

«Mais le plus grand défi de l'implantation du festival a été de réussir à faire fermer la rue pendant trois jours. Les commerçants étaient terrorisés», se souvient Jean-François Daviau, aussi coprésident et cofondateur avec Chantal Durivage du Groupe Sensation Mode, qui organise la Semaine de mode de Montréal.

La suite a prouvé aux sceptiques qu'ils se trompaient.

En 2004, Sensation Design a déménagé sur l'avenue McGill College. «Quand les gens d'affaires du centre-ville nous ont vus débarquer avec nos paillettes, ils ont été un peu inquiets, raconte M. Daviau. Et c'était sans compter tous les commentaires des gens qui pensaient qu'on allait se casser la gueule.»

Encore une fois, les sceptiques se sont tous trompés.

Même sans le Grand Prix et le lot de vedettes qu'il attirait à Montréal en 2003, Ozzy Osbourne a voulu qu'on lui ouvre la rue pour qu'il se rende au défilé en voiture. Le Festival mode et design (rebaptisé en 2006) a reçu l'an dernier plus de 500 000 visiteurs, ont 20 000 touristes, et a généré des retombées financières de 40 millions de dollars. Le succès de l'événement glamour de l'année tient notamment à sa formule totalement originale, qui, au dire de Chantal Durivage, n'existe nulle part ailleurs au monde.

«Avec Sensation Design, notre but est de faire éclater la frontière entre la vitrine et la rue, mais également de revisiter le défilé traditionnel», avait expliqué Chantal Durivage à La Presse, en 2002.

Le volet Fashion Musique en est un bon exemple. Lui-même as des platines, Christian Pronovost est passé maître dans l'art de marier musique et mode de manière tout à fait inusitée. Cette année, par exemple, deux chanteuses de gorge inuites monteront sur la passerelle avec les musiciens du groupe électro Le Golden, pour accompagner un défilé célébrant la créativité canadienne. Ariane Moffatt, Lulu Hugues, Stefie Shock, Beast, Fritz Helder, Plastik Patrik, Misstress Barbara et bien d'autres y ont tous fait un tour de chant ou de table tournante.

«Tous les shows de musique sont uniques et créés pour l'événement. Il faut que les musiciens jouent en continu. Aucune pause, aucun «Bonsoir Montréal.» La musique doit se mettre au service de la mode. De plus, on ne fait pas de répétition», explique le directeur musical.

«Nous tenons beaucoup à ce côté improvisé du festival. Nous revendiquons le droit de nous tromper», affirme Jean-François Daviau.

Visiblement, en 10 ans, l'équipe n'a pas trop erré.

SOUVENIRS

> Jean-François Daviau, cofondateur: «En 2001, j'avais remarqué une dame de 75, 80 ans, bien coquette, qui attendait devant la barrière en pleine canicule. Le défilé ne commençait que plusieurs heures plus tard. On lui avait offert une chaise. Elle attendait le «spectacle». C'était une dame qui avait travaillé toute sa vie en mode et qui était venue en autobus pour assister au défilé.»

> Dick Walsh, directeur artistique invité: «La première année, on avait réussi à obtenir que le mannequin vedette Rachel Hunter, ex-épouse de Rod Stewart, ouvre le défilé dans une robe rouge feu signée Justine McCaffrey. Elle avait réclamé une roulotte à elle toute seule, un maquilleur, des bananes avec des fraises et une console Nintendo. Une fois toutes ses demandes comblées, elle avait été bien gentille!»

> Christian Pronovost, directeur musical: «Pour le volet Fashion Musique, il a fallu tout inventer. Au début, la grande question était: où placer les musiciens? On a essayé toutes les configurations imaginables. Sur la passerelle, au deuxième étage, dans la rue...»

> Chantal Durivage, cofondatrice: «L'an dernier, pour le défilé des designers montréalais, on avait fait appel à un tandem musical bien connu. Ils n'avaient prévu que 50 minutes de musique, alors que nous avions 60 minutes de défilé. Tandis qu'ils finissaient leur dernière pièce, on comptait les tenues qu'il restait à sortir sur la passerelle. Il y en avait au moins 50! Heureusement, la chanteuse n'a pas eu peur d'improviser. Personne n'a rien remarqué.»

> Sophie Lanza, styliste en chef: «C'était l'année où les jeans déchirés étaient à la mode. Le mannequin était sur le point de sortir sur la passerelle quand je l'ai aperçue. Le look était complètement raté. Alors j'ai pris mes ciseaux et, en panique, j'ai commencé à couper les jeans directement sur les jambes de la fille. Elle me regardait d'un air éberlué, en disant: You gotta love it, you gotta love it! (Il faut vraiment aimer ça...)»